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Niveau : initié 

Les 23, 24 et 25 juin 1967, l’Europe du nord-ouest a sûrement connu l’un des pires épisodes tornadiques de son histoire. Dans le nord de la France, en Belgique et aux Pays-Bas, on a dénombré pas moins de 10 tornades. Les plus célèbres sont celles de Pommereuil (EF4) et de Palluel en France (EF5) le 24 juin, et celles de Chaam et de Tricht (EF3) aux Pays-Bas  le 25 juin. Mais la Belgique n’est pas en reste, avec la puissante tornade d’Oostmalle (probablement EF3), qui a entièrement détruit une bonne centaine de maisons dans l’après-midi du 25 juin.

 Quelques explications.


Vue d'une tornade à Tricht (NL), le 25 jun 1967
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Photo : X
  

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Préambule

À Pommereuil,  au sud de Valenciennes, Pierre Colle raconte : « J’ai vu une tuile partir, puis deux sur la toiture d’en face. J’ai voulu sortir pour mettre à l’abri notre vieille voiture quand la fenêtre de l’entrée a explosé. Un nuage de poussière qui emportait tout sur son passage. Cela n’a pas duré trois minutes. Quand le vent est tombé il ne restait plus rien. Le clocher s’était écroulé sur notre 203 et le ciel était redevenu clair… » (Propos rapportés par Gérard Lempereur dans « La voix du nord » ).

Pour Palluel, village situé non loin de Douai, Gérard Lempereur parle d’une vision d’apocalypse. La propriétaire du P’tit Quinquin lui raconte : « Il faisait une chaleur étouffante. Peu avant 21 h, tout est devenu noir et le ciel a pris une couleur d’encre. Les fenêtres ont volé en éclats. Des grêlons comme des œufs de poule, mais carrés, comme taillés au couteau, ont recouvert le sol et la lumière s’est éteinte. Le vent hurlait comme un réacteur d’avion, les cheminées tombaient, des éclairs jaune orangé zébraient le ciel et découvraient le bric-à-brac qui volait sur nos têtes : arbres déracinés, pièces de bois, tuiles, ardoises, tôles, portes, fenêtres, animaux, une barque métallique et même une voiture d’une tonne. La maison a bougé. J’ai cru que c’était la fin du monde… »


Vue du village dévasté de Riencourt-lès-Cagnicourt en France, suite au passage de la tornade,
dite de Palluel où elle a atteint intensité maximale EF5 (5 sur la nouvelle échelle de Fujita),
sans doute la plus intense enregistrée en Europe
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Photo : Site de la commune de Riencourt-lès-Gagnicourt

Aux Pays-Bas, le KNMI (institut météorologique néerlandais) décrit les choses suivantes : « La trombe proprement dite de la tornade a été vue, sur tout son trajet, par de nombreuses personnes et tous les témoignages concordent. Les observateurs ont été particulièrement impressionnés par les débris et les nuages de poussière qui volaient autour de l’entonnoir. Mais ce qui a sans doute fait le plus peur, c’est le bruit, pareil à un grand nombre d’avions de chasse. L’expérience connue du calme qui règne au centre d’une tornade a également été confirmée par certaines personnes, qui ont vu la trombe passer juste au-dessus de leurs têtes. »

Enfin l’IRM décrit ceci : « De violents orages éclatent dans le pays, accompagnés en certains endroits de chutes de très gros grêlons. Une tornade détruit le coeur du village d'Oostmalle (Malle), dans la province d'Anvers. Plus de la moitié des quelque neuf cents habitations que compte la localité sont endommagées ; cent dix-sept maisons sont complètement détruites. La tornade poursuit son chemin vers les Pays-Bas où elle cause aussi d'importants dégâts. En Belgique, aucun décès n'est à déplorer ; par contre, chez nos voisins du Nord, le bilan est beaucoup plus lourd : sept personnes perdront la vie suite au passage de cette tornade. Celle-ci restera dans les mémoires, avec celle de Léglise en septembre 1982, comme l'une des plus dévastatrices que notre pays ait connues au cours de ce siècle. »

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Explications de ce qu'il s’est passé

Un coup d’œil jeté sur la situation atmosphérique générale des 23, 24 et 25 juin 1967 nous informe que notre pays s’est retrouvé sous l’influence de courants d’air tropical maritime, par moment très instables, qui circulaient entre un anticyclone centré principalement sur l’Italie et une dépression se formant le 23 sur le Golfe de Gascogne et allant se loger par la suite au sud-ouest de l’Irlande. Cette situation barique, au niveau du sol, est soutenue en altitude par une importante crête s’étendant de l’Afrique du Nord à l’Europe centrale en passant par l’Italie, et un creux à l’ouest de l’Irlande dont se détache, dès le 24, un « cut-off-low » qui se nichera au sud-ouest de l’Irlande. Ce « cut-off-low » est rempli, au niveau 500 hPa, d’air particulièrement froid, issu d’une descente d’air polaire qui, ensuite, a quitté la circulation générale pour former une goutte froide. La lente approche de cette goutte froide, en date du 25 juin, sera responsable d’une rapide baisse des températures à haute altitude.

Nous pouvons donc en conclure que pendant les trois jours en question, notre pays a été soumis à un flux général de sud-ouest. Pourtant ce flux présente pas mal d’irrégularités. D’une part, bien que nous nous trouvions au sud du front polaire, on observe encore de petits creux secondaires qui font onduler la circulation de sud-ouest, notamment au niveau 700 hPa. Il en résulte des zones de divergence et de convergence qui, pour ce qui concerne les secondes, formeront trois zones orageuses de très forte intensité. En outre, au niveau du sol, de petites variations de pression, d’origine thermique, sont responsables de vents de nord-est à est dans les très basses couches, qui entrent en conflit avec le flux général de sud-ouest. Ceci est dû, entre autres, à une tendance aux hautes pressions sur les eaux encore froides de la Mer du Nord, et à de petites dépressions thermiques sur la France, par ailleurs soutenues par les creux existant à moyenne altitude.


Situation synoptique du 25 juin 1967. Source : KNMI

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Analyse en détail l’évolution du temps sur nos régions

Le 23 juin commence comme une journée quelconque de l’été belge. À l’ouest et au centre du pays, le ciel est très nuageux en matinée, avec une nappe presque continue de stratocumulus vers 1000 mètres d’altitude, souvent doublée de cumulus à base assez basse. De temps en temps, ces nuages distillent quelques gouttes de pluie ou une petite averse. Vers midi, le ciel s’ouvre et les éclaircies laissent apparaître des bancs d’altocumulus. L’air, très humide depuis le matin, s’échauffe rapidement (jusqu’à 22 à 25°C), avec aussitôt un temps devenant très lourd. Les cumulus se mettent à bourgeonner et parviennent tout juste à percer l’inversion (qui tend d’ailleurs à se résorber temporairement). Très localement, on observe de petites averses, voire un orage monocellulaire isolé.

Au niveau 850 hPa (1540 m), la température à midi est de 12°C et au niveau 700 hPa (3150 m), elle est de 3°C. Plus haut, au niveau 500 hPa (5800 m), il fait –13°C. L’air est donc conditionnellement instable et son écoulement est quasi laminaire (vent d’ouest-sud-ouest augmentant graduellement avec l’altitude). Mais cette situation ne durera pas. Dès l’après-midi, le vent se met à souffler d’est à nord-est dans les basses couches, en raison des hausses de pression sur la Mer du Nord et des baisses de pression sur la France, comme décrit ci-dessus. À moyenne altitude aussi, le vent change quelque peu de direction, en basculant vers le sud, voire le sud-est à l’approche d’un premier creux barométrique. À haute altitude, le vent tourne nettement moins, et s’oriente au sud-sud-ouest. Cela signifie donc qu’en quelques heures à peine, on passe d’une situation orageuse simple à une situation orageuse complexe, avec wind-shear, très favorable aux supercellules.

Mais il ne se passe rien encore rien en Belgique, dans un premier temps. La température baisse comme d’habitude en fin d’après-midi, avec une stabilisation des basses couches, et des cumulus s’étalant à nouveau en stratocumulus. Au-dessus, pendant ce temps, les altocumulus s’épaississent de plus en plus.

Pourtant en France, d’énormes supercellules sont déjà en train de se former, avec l’apparition des premières tornades. Mais il n’y a encore aucune trace de cela pour l’observateur situé en Belgique.

Alors profitons de l’occasion pour parler d’abord du temps qui a régné dans les autres régions de notre pays. En Ardenne et en Gaume, le temps a été nettement plus ensoleillé qu’ailleurs, avec des températures jusqu’à 29°C à Virton. L’air y a été un peu plus sec aussi, avec le développement de cumulus typiques d’une belle journée d’été. Quelques altocumulus lenticularis témoignaient de l’origine tropicale de l’air (et de l’effet de foehn au-dessus des Pyrénées). Ce temps plus clément était aussi perceptible à Florennes et, dans une moindre mesure, à Charleroi. Le soir cependant, l’air humide a fini par envahir tout le pays, avec son cortège de brumes, de stratocumulus, d’altocumulus et de faibles précipitations. Seule la Gaume a encore vu, le soir, se développer un véritable cumulonimbus capillatus.

Au littoral, le temps a été meilleur aussi, mais pour des raisons très différentes. La brise de mer s’est combinée au vent général d’est à nord-est, donnant en résultante un vent de nord-est se mettant à souffler de plus en plus fort (moyenne de 35 à 40 km/h en fin de soirée). Les températures plus basses ont donc limité le développement des cumulus (et leur étalement en stratocumulus). En matinée, de très belles éclaircies ont été observées, avant que le ciel ne se couvre graduellement, avec des cirrostratus, des altocumulus puis des stratocumulus avec faibles précipitations (comme cela a été le cas, en fin de journée, partout ailleurs).

La nuit, il fait souvent autour de18°C, avec un ciel très nuageux à couvert, et rien ne laisse encore présager la surprise qui attend le pays tout entier. Mais dès les petites heures du matin, tout se déchaîne. Les supercellules formées en France se sont organisées en une première ligne d’intempéries donnant des orages particulièrement violents à peu près partout. À Uccle, on observe de la grêle, pendant qu’il tombe 8,3 mm d’eau en 10 minutes. Dans le sud et l’est du pays, on observe de très fortes rafales, avec 130 km/h à Werbomont, 107 km/h à Botrange et encore 84 km/h à Virton. Des dégâts liés au vent sont signalés dans la région d’Aix-La-Chapelle, mais aussi près de Paris et dans l’extrême sud des Pays-Bas.

Les précipitations, quant à elles, sont abondantes aussi dans la plupart des régions, avec, entre autres, 38,9 mm recueillis dans le pluviomètre de Dinant.

Ces orages ont bien pu survivre pendant la nuit en raison, d’une part, d’une zone de convergence très marquée au sol (vent de nord-est à l’avant des orages, vent de sud à sud-ouest à l’arrière), et d’autre part, grâce à un probable maximum de vent nocturne au sommet de l’inversion, alimentant en énergie les supercellules.

Le 24 juin commence de façon particulièrement sombre, avec de la brume, des stratocumulus et des nimbostratus doublés de pannus, qui distillent de petites pluies, voire des pluies modérées par endroit. Les 16 ou 17°C qui règnent dans cette atmosphère particulièrement humide donnent même une impression de froid, et la grisaille a beaucoup de mal à se lever. Mais en début d’après-midi, tout se dégage brusquement (stratus évoluant en cumulus et/ou stratocumulus avant de se dissiper) et la température monte en flèche, toujours sous une atmosphère très humide (humidité en outre auto-entretenue par les orages de la nuit précédente). Il fait donc immédiatement lourd, mais le soleil brille généreusement, avec juste des cirrus et quelques altocumulus. Seul l’ouest du pays reste moins privilégié, avec encore assez bien de cumulus et de stratocumulus, surmontés d’altocumulus. Une légère brume persiste en de nombreux endroits, donnant une lumière laiteuse et rendant parfois les contours des nuages quelque peu flous. Les températures de l’après-midi, qui montent jusqu’à 24 ou 25°C (excepté au littoral), permettent à nouveau à l’inversion de se résorber partiellement, avec comme conséquence quelques orages faibles et isolés. Au niveau 850 hPa (1510 m), la température est à présent de 14°C, tandis qu’elle est de 4°C au niveau de 700 hPa (3130 m). Il s’agit donc d’un à deux degrés de plus que la veille, à tous les niveaux.

Les vents, soufflant d’abord dans la quart sud à ouest, ont une nouvelle fois tendance à s’orienter à l’est ou au nord-est en deuxième moitié de journée, et même plus tôt à la côte. En altitude, le courant passe de l’ouest au sud dans les moyennes couches, tandis qu’il reste plus ou moins orienté au sud-ouest dans les hautes couches. Présence de belles wind-shears, encore une fois.

En Ardenne et en Gaume, comme la veille, le temps est assez différent des autres régions. Là, le ciel se dégage rapidement, dès la matinée, après le passage de la zone orageuse nocturne. Il fait beau, avec quelques cumulus humilis. Quelques cirrus garnissent le ciel, et quelques altocumulus lenticularis témoignent de la persistance des courants d’origine tropicale. Très localement, des cumulus parviennent à se développer en cumulonimbus, avec des orages isolés l’après-midi ou le soir. Il faut noter qu’ici, en raison des températures plus élevées (jusqu’à 30°C à Virton), l’atmosphère est plus instable aussi, avec absence totale d’inversion en journée. Ceci se traduit aussi par une excellente visibilité au-dessus du massif ardennais, qui contraste avec les brumes ailleurs dans le pays. À Virton par contre, la très forte humidité, encore présente des suites des fortes précipitations de la nuit précédente, est également moins favorable aux très bonnes visibilités.

On constate donc une grande similitude par rapport aux conditions météorologiques de la veille, et tout est prêt pour une réédition des événements de la nuit précédente. Et c’est ce qui va se produire en soirée et la nuit, de façon un peu atténuée en Belgique, mais très intense dans le nord de la France.

Là, cette seconde vague orageuse sera extrême, avec la formation de quatre tornades majeures sur le nord de la France, dont la EF5 (!) de Palluel (au sud de Douai) et la EF4 de Pommereuil (au sud de Valenciennes), qui y ravagent tout en soirée, aux alentours de 21h. Le bilan est particulièrement lourd, avec 7 morts, 61 blessés hospitalisés et plus de 600 maisons rasées.

Ce « tornado outbreak » français appelle déjà un mot d’explication.

Pour trouver les prémices de ces intempéries, il faut aller jusqu’en Espagne ! Durant les jours précédents, une couche d’air chaud et très sec, d’origine saharienne, s’est formée sur les hauts plateaux castillans, où il n’a plus plu depuis une semaine. Des températures, respectivement, de 33°C et de 35°C ont été enregistrées à Madrid et à Saragosse. Le 23, cet air chaud a commencé à déborder au-dessus des Pyrénées, avec 35°C à Biarritz et à Bordeaux. Le 24, cet air s’est déporté vers l’est de la France, vers la Suisse et vers l’Allemagne, avec 33°C à Vichy, à Bâle et à Karlsruhe. Mais à moyenne altitude, cette masse d’air chaud et très sec a pris une extension nettement plus grande, en glissant au-dessus de la couche d’air humide et (un peu) moins chaud stagnant sur le nord de la France. Plus haut encore, l’air redevient à nouveau froid par détente, des suites de la lente approche d’une goutte froide. On assiste donc à une tripartition de l’atmosphère (« spanish plume »), où l’air chaud et sec des couches moyennes devient très instable en raison de l’air froid des couches supérieures, et où l’air chaud et humide des basses couches devient très instable aussi en raison du réchauffement diurne du sol par le soleil, mais où la convection est bloquée net par une inversion liée au caractère encore plus chaud de l’air des couches moyennes. Cette inversion agit comme un couvercle… sauf là où un mouvement vertical plus puissant (thermique et/ou dynamique) parvient à percer ladite inversion. Alors, la situation devient aussitôt explosive, avec toute l’énergie disponible qui se concentre en ce seul point de percée. C’est là que réside l’une des principales raisons de la formation des terribles tornades susmentionnées. Les discontinuités du flux de sud-ouest et les importantes wind-shears ont fait le reste.

Dès la fin de la soirée, cette deuxième vague orageuse, responsable des tornades, devient visible en Belgique, avec de nombreux éclairs à l’horizon, une ambiance électrique, un renforcement du vent en de nombreux endroits, puis le roulement croissant du tonnerre. Mais contrairement à la nuit précédente, les orages ne sont pas vraiment organisés, et passent souvent en donnant peu ou pas de précipitations.


Vue du village dévasté d'Oosmalle, on voit aussi l'église, qui a été particiulièrement touchée.
A l'intérieur à ce moment, on y célébrait le baptème d'un 7e enfant d'une famille.

Photo : X

Le 25 juin, en basse et moyenne Belgique, l’air est à nouveau aussi humide que les jours précédents. Mais le ciel est moins couvert et il fait plus vite (assez) chaud en matinée. En d’autres termes, il fait rapidement très lourd. Le vent n’a pas de direction précise, il est faible, et dans le ciel, on observe des altocumulus, parfois lenticularis, et des stratocumulus évoluant en cumulus. Mais l’inversion, située vers 1000 mètres d’altitude, est plus coriace cette fois-ci et forme un véritable couvercle. La « spanish plume » vient d’arriver chez nous aussi.

En Ardenne par contre, l’évolution du temps va à contresens, avec un air de plus en plus sec. Comme la veille et l’avant-veille, il fait à nouveau très ensoleillé mais dès l’après-midi, l’humidité chute très fort et l’air devient extrêmement sec, avec un vent fort et chaud. La visibilité, quant à elle, devient extraordinairement bonne. En fait, c’est l’air chaud d’Espagne qui a fini par frôler notre pays. Les températures, malgré l’altitude, atteignent 27°C à Spa, 26°C à Werbomont et 25°C à Botrange. À Virton, le thermomètre monte jusqu’à 29°C, mais une forte humidité résiduelle continue à y régner.

Au-dessus de l’inversion, l’air chaud et sec est présent partout dans le pays, comme en témoignent les altocumulus lenticularis, floccus et castellanus, et l’on assiste à une réédition de ce qui s’est passé en France la veille.

Le vent, hésitant en matinée, s’est très nettement orienté à l’est en basse et moyenne Belgique, et au sud en haute Belgique, ainsi qu’en Gaume. À la limite des deux, il s’est formé une zone de convergence sous la forme d’un pseudo-front (front ne concernant que les toutes basses couches de l’atmosphère) avec, au nord, l’air tropical maritime humide et instable, mais enfermé sous une inversion, et au sud, l’air tropical desséché et encore plus chaud. Mais un troisième larron viendra bientôt jouer les trouble-fêtes : un front froid très virulent, suivi d’air polaire maritime, qui avance vers le nord-est à grande vitesse (80 à 100 km/h) et qui traversera notre pays en milieu d’après-midi.

Mais quelle est en fait la situation atmosphérique avant ce front, c’est-à-dire en début d’après-midi ? La dépression au sud-ouest de l’Irlande n’a encore guère bougé, tandis que le front froid, orienté nord-ouest – sud-est, se trouve en travers de la France et avance vers le nord-est. Le pseudo-front, quant à lui, reste stationnaire sur le sud de la Belgique et est orienté sud-ouest – nord-est. Juste au nord de ce pseudo-front, là où l’inversion est très basse, on trouve une mince bande d’air encore plus humide qu’ailleurs, avec, sur le thermomètre mouillé, des températures de 20°C ou plus (comme par exemple à Bierset). Juste au sud du pseudo-front, on retrouve la trace au sol des limites de pénétration de l’air très sec (marqué comme « front sec »). Mais sur les massifs de l’Ardenne ou de l’Eiffel, cet air sec s’avance plus loin vers le nord.

À Uccle, le sondage révèle la tripartition typique de la « spanish plume ». Au sol, le vent souffle d’est, l’air est très humide et il fait 24°C. À 1000 mètres d’altitude, juste au-dessus de l’inversion, il fait 20°C, et 15°C au niveau 850 hPa (1490 m), 5°C au niveau 700 hPa (3100 m) et –15°C au niveau 500 hPa (5740 m). Le vent, quant à lui, souffle de sud-sud-est au niveau 850 hPa, de sud au niveau 700 hPa et de SSW aux niveaux 500 et 300 hPa. À ce dernier niveau, à 9430 mètres d’altitude, le vent atteint près de 100 km/h.

Ceci n’est pas sans rappeler les situations américaines. Dans les basses couches, de l’air  chaud et humide est amené par un vent d’est (à mettre en parallèle avec l’air chaud et humide acheminé depuis le Golfe du Mexique par un vent de sud-est) ; dans les moyennes couches, de l’air encore plus chaud et sec, au-dessus d’une inversion, est amené par un vent de sud (à mettre en parallèle avec l’air chaud et sec acheminé depuis les déserts américains par un vent de sud-ouest) ; et dans les hautes couches, de l’air polaire maritime indirect, lié à une goutte froide, est amené par un vent de sud-ouest (à mettre en parallèle avec l’air froid acheminé depuis les Montagnes Rocheuses par un vent d’ouest). D’accord, ce n’est pas exactement la même chose, mais la ressemblance est troublante. Il suffit de basculer le schéma selon un angle de 45° !

À notre avis, la largeur inhabituelle des trombes par rapport aux tornades européennes trouve là son explication.

Un autre facteur, plus européen celui-là, a certainement été déterminant aussi. En effet, comme si souvent à l’avant des fronts froids, il s’est formé une ligne de convergence préfrontale. C’est là que se sont formés les orages les plus forts. Mais la particularité, cette fois-ci, résidait dans le fait que cette convergence s’est formée très près du front froid, au point de parfois fusionner avec lui. Une autre particularité a été l’extrême rapidité de l’avancée du front. Une troisième particularité a été le croisement de la ligne de convergence préfrontale (et du front lui-même) avec une autre ligne de convergence, en l’occurrence celle du pseudo-front séparant l’air sec et très chaud de l’air humide et un peu moins chaud, marquant par la même occasion la limite de la zone soumise à l’inversion thermique. C’est d’ailleurs sur une ligne un peu au nord de ce pseudo-front (donc encore en présence de l’inversion) que se sont formées les plus violentes des tornades, c’est-à-dire celles d’Oostmalle, de Chaam et de Tricht.

Les observations synoptiques semblent révéler que c’est là, et uniquement là, que les mouvements ascendants ont été suffisants pour percer le couvercle de l’inversion, et que toute l’énergie retenue sous cette inversion a pu se libérer en un seul coup. Ailleurs, tant au nord qu’au sud de cette zone, les orages ont été beaucoup moins spectaculaires, voire absents, avec juste des rafales au moment du passage du front froid.


Plusieurs voitures se sont littéralement envolées sous la tornade d'Oosmalle, le 25 juin 1967.

Photo : X

À Ostende, il s’est agi d’un simple orage donnant 4 mm d’eau, mais le vent y a soufflé en tempête pendant trois heures, avec des rafales jusqu’à 110 km/h. En Flandre, les orages ont parfois (mais pas toujours, une tornade a également été signalée à Ypres) été moins spectaculaires. À Anvers par contre, située non loin de la ligne des tornades et des orages à grêlons, le synoptique a fait état d’un orage très violent à 16 h, avec de la grêle et des précipitations tellement fortes que la visibilité est tombée à presque 0 mm. Les rafales y ont atteint 79 km/h et il est tombé 17,9 mm de précipitations en peu de temps. En Ardenne et en Gaume, le passage du front a été à nouveau plutôt discret, se matérialisant juste par quelques rafales et une baisse de la température, sans précipitations ni nuages significatifs, comme lorsqu’un front passe dans un pays à climat très sec.

À l’arrière de la perturbation, le temps est devenu très beau partout, relativement sec en dépit de l’origine maritime de l’air, avec une très bonne visibilité et quelques cumulus humilis ou mediocris.

On peut donc en conclure que la violence des tornades a été liée par un concours de nombreuses circonstances qui, si elles n’ont pas été toutes à l’origine des tornades, ont néanmoins fortement contribué à leur donner la violence qu’elles ont eue. À d’autres endroits, où une partie seulement des conditions propices aux tornades ont été remplies, on a quand même parfois observé des tornades, mais bien moins violentes, comme ce fut le cas près de Boulogne-sur-Mer et près d’Ypres.

Nous espérons que cet aperçu, assez exhaustif, des journées du 23, du 24 et du 25 juin 1967 puisse donner une réponse aux nombreuses questions que vous vous posez, et qu’il puisse constituer une brique de plus vers la compréhension des tornades.

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Sources :

- IRM – Bulletin mensuel – observations synoptiques – juin 1967
- IRM – Bulletin mensuel – observations climatologiques – juin 1967
- IRM – Annuaire climatologique – année 1967
- IRM – Évenements marquants depuis 1901
- European Climate Assessment & Dataset – partenaire : Gaston Demarée
- KMNI – « De zware windhozen van 25 juni 1967 » par H.R.A. Wessels, 1968
- Article : « Le 24 juillet 1967, Pommereuil était ravagé avec huit autres villages par une tornade », par Gérard Lempereur dans « La Voix du Nord »

Un merci tout particulier à Robert Vilmos pour l'excellent travail d'analyse, de rédaction et de synthèse.

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