Préambule
Dans le cadre de notre rubrique « Un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître », nous allons réanalyser en détail des épisodes météorologiques ni très anciens, ni très récents, qui concernent une période qui va de 1950 à 2000. Comme pour les séries précédentes, nous essayons d'expliquer en détail les causes et conséquences de ces épisodes, à raison d'une analyse par mois. Troisième volet de la série : les terribles orages du 18 juillet 1964.
À noter que toutes les valeurs – surtout celles, plus anciennes, utilisées à des fins de comparaison – sont homogénéisées et donc comparables entre elles et comparables aux observations d’aujourd’hui.
Introduction
« Dès le début de la journée, on sentait qu’un orage allait éclater, mais personne ne se doutait encore que cet orage prendrait la forme d’un véritable ouragan. Vers midi, une première averse se manifesta, mais juste quelques minutes durant. L’instant d’après, le ciel se dégagea et la chaleur ne diminua pas d’un cran.
« Vers 19 heures, le ciel s’assombrit à nouveau. Plus encore, il fit soudain noir comme en pleine nuit. Dans les villes, l’éclairage public se ralluma et les automobilistes, tout comme les conducteurs de tram se mirent à rouler les phares allumés.
« Les violentes rafales de vent emportaient tuiles et antennes de télé pendant que de nombreuses vitres volaient en éclats sous l’impact d’autres tuiles, de pierres ou de branches projetées par le vent. »
Journal : Het Laatste Nieuws (traduit par les soins de MétéoBelgique).

Les rues de Bruxelles sous un épouvantable orage le 18 juillet 1964.
Source de l'image : ChatGPT
Contexte
Les années 1960, souvent surnommées les « Golden Sixties », n’ont cependant pas brillé au niveau de la météo. Que du contraire. Dans les annales climatologiques, les années 60 sont connues pour leurs étés médiocres, voire mauvais. Reparlons une fois encore de Jacques Brel, sûrement inspiré par la météo de ces années-là : « C’est le vent du Nord qu’a fait craquer la terre entre Zeebruges et l’Angleterre ». Ou bien : « Ay Marieke, Marieke, le ciel flamand, pesait-il trop, de Bruges à Gand ? » Ou encore : « Aux néons étincellants qui lancent dans la vie leurs postillons de pluie, je crie en rigolant : il peut pleuvoir sur les trottoirs, les grands boulevards, moi je m’en fiche, j’ai ma mie auprès de moi ».
Mais il chantait aussi : « Quand la plaine et fumante et tremble sous juillet, quand le vent est au rire, quand le vent est au blé, quand le vent est au sud, écoutez-le chanter, le plat pays qui est le mien ».
Oui, 1964 est l’exception. C’est un bel été, assez chaud et bien ensoleillé, surtout en juillet. Quelques jours caniculaires émaillent aussi cet été. Le 12 juin, le thermomètre affiche déjà 34,6°C à Rochefort. Le 18 juillet, on observe 34,4°C à Beauvechain, 34,9°C à Bierset et 36,1°C à Virton. Le 27 août, malgré la fin de l’été, les températures dépassent encore les 34°C à Kleine Brogel (34,4°C), à Beauvechain (34,3°C) et à Eeklo (34,0°C). Pour l’époque, il s’agit souvent de records ou de quasi-records de chaleur.
Dans son bilan mensuel « Le temps en juillet 1964 », l’IRM qualifie les maxima du 18 comme « anormaux à exceptionnels ». Cette journée clôture en fait une période estivale au départ très agréable, qui commence le 13 juillet. Il s’agit d’une série de jours assez ensoleillés, mais pas trop chauds, avec des maxima compris entre 25 et 30°C au centre du pays.
Le 17 juillet est encore un tel jour, mais déjà trop chaud pour le ressenti de bon nombre d’entre nous. Les températures affichées sur les thermomètres ne changent certes pas beaucoup, mais l’humidité augmente. En plus, le ciel voilé, voire nuageux renforce psychologiquement l’impression de lourdeur du climat. À côté des cirrus, nous observons aussi pas mal d’altocumulus, parfois castellanus. On n’aurait pas tort de déjà qualifier cette météo de situation pré-orageuse.
Bien que nous soyons encore sous la protection d’un anticyclone centré sur le sud de la Mer du Nord, une petite dépression orageuse se creuse sur la France, avec déjà quelques manifestations orageuses pas très loin de chez nous (Abbeville, Le Touquet, Boulogne-sur-Mer).

Source : Wetteramt Frankfurt in Offenbach am Main
La journée du 18 juillet, quant à elle, est réellement étouffante. Sur certains plateaux de Moyenne Belgique, il fait chaud dès le matin, avec 24°C à 7 heures à Uccle et 23°C à Bierset. Même en Haute Belgique, il peut déjà faire chaud, comme à l’aérodrome de Spa où l’on observe 22°C au même moment. En plaine et dans les vallées par contre, il fait un brin plus frais avec un peu de brume, voire l’un ou l’autre banc de brouillard. Mais dès 10 heures du matin, les 30°C sont atteints en de nombreux endroits. Nous nous retrouvons en fait dans de l’air tropical direct, avec des températures telles que nous n’avons plus connues depuis le 27 juin 1947, soit 17 ans plus tôt.

Source : Wetteramt Frankfurt in Offenbach am Main
Vers la mi-journée cependant (un peu avant à l’ouest, un peu après à l’est), une convergence pré-frontale, pas encore reprise sur les cartes météo de l’époque, provoque déjà quelques averses orageuses, ce qui amène un rafraîchissement très temporaire sous un petit vent d’ouest. Mais très vite, le ciel se dégage, le vent se calme, puis revient à sa direction première. La chaleur se reconstitue aussitôt, avec l’humidité en plus. Pendant quelques heures, il va faire parfaitement insupportable, avec des températures de 33 à 35°C et des points de rosée dépassant parfois 20°C. Puis nous arrive la seconde convergence pré-frontale, pas reprise non plus sur les cartes d’époque, avec cette fois-ci des orages inouïs, tels que – de mémoire d’homme – on n’en avait encore jamais vu !
Dans les archives climatologiques, seuls les orages du 18 juin 1839 auraient éventuellement pu ressembler à ceux de 1964. Nous allons donc revenir en détail sur le déroulement de cette journée extraordinaire du 18 juillet 1964.
Les orages du 18 juillet 1964, de Paris à Amsterdam
Paris, 15h00. « Un violent orage s’est abattu sur Paris au début de l’après-midi de samedi. La capitale était presque obscure, boutiques et cafés étant éclairés comme en pleine nuit. Les automobilistes roulent tous les phares allumés, soulevant sous leurs roues d’énormes vagues, certaines rues étant littéralement recouvertes d’eau. » Journal : Le Drapeau Rouge. À noter que le vent dépassa les 100 km/h à Orly et au Parc Montsouris. Au sommet de la Tour Eiffel, on atteignit même 158 km/h !
Beauvais, 16h00. L’anémomètre monta jusqu’à 148 km/h !
Cambrai, 17h30. « Un violent orage, accompagné d'une bourrasque, provoqua d'importants dégâts un peu partout à Cambrai, notamment sur la place de Picardie. » Journal : La Voix du Nord.
Hainaut, 18h00. « Un violent orage a déferlé sur la région de Mont-Sainte-Aldegonde [entre Binche et Morlanwelz]. Il fut précédé par une tempête soulevant d’importants nuages de poussière, rendant toute visibilité impossible. Puis le vent souffla par rafale tandis que l’orage se déchaînait. » Journal : Le Drapeau Rouge.
Bruxelles, 18h30. « Le vent souleva d’immenses vagues de poussière dont les tourbillons rageurs s’insinuaient partout. L’obscurité était totale. Dans les rues les gens fuyaient, s’engouffrant n’importe où, essayant de se soustraire à la violence de la tempête qui, à 120 km/h, arrachait tout sur son passage. Des fenêtres volaient en éclat, des arbres étaient déracinés, des branches arrachées, des antennes de télévision, des tuiles et des cheminées emportées éclataient dans les rues noyées par une véritable trombe d’eau. »
Journal : Le Soir.
À Uccle, l’anémomètre enregistra même 133 km/h.
Woensdrecht, 19h00. « Un énorme arcus, comme je n’en ai encore jamais vu, nous arriva du sud-ouest. Sans lampe, il n’était plus possible de lire quoi que ce soit même à l’extérieur. » Capitaine J. H. Boer, chef de « Meteo Woensdrecht » (traduit par les soins de MétéoBelgique).
Rotterdam, 19h30. « Des bandes nuageuses s’approchèrent à partir du sud et du sud-ouest, trois couches l’une au-dessus de l’autre, derrière lesquelles le ciel était d’un noir d’encre. Puis, soudain, de fortes rafales se produisirent avec des averses torrentielles, accompagnées de grêle. » B. J. Kemner, observateur à Rotterdam (traduit par les soins de MétéoBelgique). Dans le pluviomètre de la station, on recueillit 44 mm. Un autre pluviomètre, situé au centre-ville, enregistra même 52 mm.
Amsterdam, 20h00. « En une demi-heure, la police d'Amsterdam a reçu non moins de 24 appels en raison de la tempête. À Osdorp, la foudre a frappé une cheminée qui s'est effondrée. Ailleurs dans la ville, une cheminée s’est envolée du toit et s’est écrasée sur une voiture. Un balcon a été arraché d’une maison. Des vitrines ont volé en éclats. Des arbres ont été déracinés et le toit d’une cabane de chantier a été emporté par le vent. »
D’autres régions, encore, ont été touchées. À Verviers, l’orage s’est déchaîné en soirée et la foudre est tombée à plusieurs endroits. Au littoral, l’orage est arrivé plus tôt, en fin d’après-midi, et a temporairement inondé plusieurs villes balnéaires. Gand a été aux prises avec de la grêle. Enfin, le maximum de précipitations en Belgique est tombé du côté de Zelzate, au nord de Gand, avec des cotes supérieures à 30 mm.
Analyse météorologique
Comme déjà évoqué, un flux d’air très chaud, orienté sud – nord et circulant entre des hautes pressions sur le Continent et des basses pressions sur la France et l’Angleterre, détermine le temps sur nos régions. En surface, cela se traduit par des vents de sud-est à sud. Les températures atteignent dès 7 heures du matin des valeurs de 23 à 24°C sur les plateaux. En plaine et dans les vallées, par vent calme et un peu de brume ou de brouillard, les températures sont souvent un peu inférieures à 20°C. Le ciel est serein, hormis quelques bancs d’altocumulus castellanus.
En matinée, les températures montent en flèche. Vers midi, on dépasse partout les 30°C et au sud du pays, où il fait le plus sec, on flirte déjà avec les 35°C. Au Grand-Duché du Luxembourg, à Echternach, on observe même 36°C à 13h par 23% d’humidité. Le ciel reste bleu, avec toujours des altocumulus castellanus ici et là, dont certains présentent des tours fort développées.
Avec l’arrivée d’une première ligne de convergence sur l’ouest du pays, le vent tourne rapidement à l’ouest, voire au nord-ouest, avec des températures moins élevées et un ciel plus nuageux. Les altocumulus castellanus sont à présent nombreux et tendent parfois à se développer en cumulonimbus à base élevée, avec l’un ou l’autre coup de tonnerre.
Au centre du pays, la ligne de convergence arrive peu après la mi-journée, avec un vent qui tourne également à l’ouest et des cellules orageuses qui se développent dans les couches moyennes de l’atmosphère, à partir de ces castellanus. Quelques précipitations atteignent le sol, parfois sous la forme d’une courte mais intense averse. Le rafraîchissement est cependant de courte durée. Le ciel se redégage presqu’aussitôt, le vent se calme, voire revient à sa position première, et les températures remontent très fort. Avec l’humidité laissée par ces petits orages, la température devient rapidement insupportable. « Il fait intenablement chaud et moite, et énervant », écrit le journal Le Soir.
L’après-midi, la température atteint 33°C à Bruxelles avec des points de rosée de 20°C, voire un peu plus. Mais même sur l’ouest du pays, les 30°C sont dépassés en bien des endroits (Eeklo : 31,0°C ; Beitem : 30,6°C ; Chièvres : 32,8°C). Les nuages ont presque disparu du ciel. Parfois encore un cirrus, et toujours ces quelques bancs d’altocumulus castellanus.
Sur l’est du pays, la ligne de convergence n’est pas encore arrivée. Il y fait plus sec et particulièrement chaud. Virton affiche 36,1°C ; Bierset, 34,9°C. Eschternach, au Grand-Duché du Luxembourg, monte même jusqu’à 37,0°C. À Berlé (495 m), tout près de la frontière belge (du côté de Bastogne), on observe encore 33,3°C.
La carte ci-dessous, de 13 heures, montre cette première ligne de convergence, occupée à passer sur le pays en journée. La seconde, encore sur la France, nous arrivera le soir.

Source : Met Office. La colorisation et l’ajout des lignes de convergence ont été réalisées par les soins de MétéoBelgique.
Et voici un gros plan sur le Benelux, toujours à 13 heures.

Carte de 13h, confectionnée par les soins de MétéoBelgique
Bien que la différence de température soit faible, notre pays est partitionné en deux. À l’est, nous avons l’air très chaud qui continue d’être acheminé par des vents de sud à sud-est. En Gaume, en raison de l’air sec, aucune convection ne se développe, le ciel reste parfaitement serein. Sinon, quelques cumulus congestus parviennent à se développer, surtout à l’approche de la ligne de convergence.
À l’ouest, la ligne de convergence est déjà passée et l’on perd quelques petits degrés. Mais en raison de l’humidité beaucoup plus forte, la température ressentie demeure insupportable. En plus, une faible inversion s’est formée au sommet de la couche d’air humide, qui inhibe la convection. Dans la région côtière cependant, quelques petits cumulus à base plutôt basse parviennent à se former en dessous de l’inversion. Au-dessus, on continue à voir des altocumulus castellanus. La situation est particulièrement explosive : de l’air instable en dessous, de l’air instable au-dessus, et juste une petite inversion qui retient le tout. Il suffit du moindre petit forçage pour que tout explose.
Pendant ce temps, la première ligne de convergence continue sa route vers l’est en se désagrégeant. En milieu d’après-midi, on en retrouve encore quelque peu la trace sur l’est du Benelux, mais il n’y a plus rien d’organisé. Quelques roulements de tonnerre sont cependant encore entendus. Malgré cela, cette ligne de convergence aura empêché (de peu) que les températures du 18 juillet 1964 atteignent les valeurs du 27 juin 1947.

Carte de 16h, confectionnée par les soins de MétéoBelgique
En fin d’après-midi, les températures restent élevées, autour de 31-32°C à Bruxelles. Il fait incroyablement lourd. En certains lieux, on parle d’un calme extraordinaire, d’une absence totale de vent juste avant l’arrivée des bourrasques. Avec la lumière du jour qui diminue d’un coup, l’ambiance est on ne peut plus angoissante.
Une habitante de Bruxelles (Forest) raconte : « Je crois bien me souvenir de cet orage de l’été 1964, j’avais presque 5 ans ! C’était l’après-midi et on était avec mes parents à la Magnanerie (les terrains de tennis à Forest en bas de l’Altitude Cent). Je me souviens que les parents ont parlé d’une tornade… Peut-être pour décrire l’intensité du phénomène. On était sur la terrasse à siroter nos consommations, quand, tout à coup, ils ont vu arriver "quelque chose". Ils étaient impressionnés et admiratifs. Les gens quittaient l’endroit précipitamment et le ciel est devenu tout noir. L’intensité de la lumière a fort baissé et je crois même qu’il y a eu une tempête de sable (ou de poussières) avant la pluie. » Zum, ancienne membre du forum de MétéoBelgique.
Mon propre souvenir est le suivant : « En début de soirée, tout s’obscurcit. Pire, il fit noir comme en pleine nuit alors que le coucher du soleil était encore loin ! Plus précisément, le ciel était d’un noir d’encre avec des traces jaunâtres dans les "mammatus". À l’horizon, un coin du ciel était tout rouge et l’autre, bleu turquoise. »
Ces couleurs bizarres du ciel sont également observées aux Pays-Bas : « D’abord, le ciel est devenu complètement vert, puis il fit nuit noire d’un coup pendant que les intempéries se déchaînèrent. Cela m’a tellement marqué que je m’en souviens encore aujourd’hui – plus de 60 ans après – comme si c’était hier. » Peter van den Born, 87 ans, habitant de Rotterdam. Traduit par les soins de MétéoBelgique.
Un autre témoin, également de Rotterdam, décrit ceci : « Samedi, avant que la "tempête tropicale" ne se déchaîne, le ciel devint d’un vert-jaune effrayant. » Repris du journal « Nieuwe Vlaardinsche courant », traduit par les soins de MétéoBelgique.
En Belgique, on peut affirmer que la partie virulente de la ligne orageuse, en entrant dans le pays via la frontière franco-belge, s’étend de la Lys à la Sambre (donc pratiquement sur toute l’étendue du Hainaut), et en sortant du pays via la frontière belgo-néerlandaise, s’étend encore du pays de Waes jusqu’au nord-ouest de la Campine limbourgeoise. Les dégâts sont importants : arbres déracinés, poteaux électriques renversés, cheminées arrachées, tuiles emportées et vitres éclatées. Surtout les antennes de télévision, caractéristiques des années 60, paient un lourd tribut aux intempéries et font encore des dégâts supplémentaires en tombant sur les rues et trottoirs.
À Bruxelles, on évoque : « Un tourbillon de poussière d’abord, une pluie diluvienne ensuite vidèrent les rues. Et, dans l’affolement général, les tuiles, les antennes et les branches d’arbres commencèrent à tomber. » Journal : Le Peuple.
Toujours à Bruxelles, le 18 juillet, en 1964, est le jour de l’ouverture de la célèbre Foire du Midi. On admet certes que « la "drache nationale" marque toujours l’ouverture de la Foire du Midi, à Bruxelles. Mais, cette fois-ci, c’est un déluge. En quelques instants, la foule se retrouve dispersée. Heureusement d’ailleurs car plusieurs attractions subissent des dégâts considérables. » Journal : Le Peuple.
Parmi les dévastations, on cite aussi de nombreuses inondations. Pourtant, les relevés journaliers de précipitations ne sont pas exceptionnels. À Uccle, on relève 12,8 mm ; à Eeklo, 14,1 mm ; à Chièvres, 16,1 mm. Il pleut très fort, certes, mais pendant peu de temps. En plus, les précipitations sont très irrégulières et peuvent très fort varier d’un endroit à l’autre, même sur de très courtes distances. De toute façon, la brutalité des précipitations de ces orages est souvent suffisante pour provoquer des débordements d’eau.
La carte ci-dessous montre bien le côté irrégulier de ces précipitations.

En Belgique, c’est bien le nord de Gand, du côté de Zelzate, qui connaît le plus de précipitations, avec des cotes supérieures à 30 mm. Aux Pays-Bas, les précipitations se renforcent encore, mais uniquement sur une bande étroite. À l’aéroport de Rotterdam, on recueille 44 mm d’eau, et 52 mm au centre-ville. Si l’on poursuit sur cette bande orientée SSW – NNE, on voit que les précipitations restent supérieures à 30 mm même au nord des Pays-Bas. Sur la même ligne, mais plus au sud (non repris sur la carte), on trouve aussi de fortes précipitations en France, comme par exemple à Lille (41,4 mm) ou à Armentières (33,6 mm). Quelques stations proches dépassent même les 50 mm, comme Wavrin (61,4 mm) et Séclin (50,4 mm).
En tout cas, tant en Belgique qu’aux Pays-Bas ou en France, c’est du côté ouest de la zone active des orages que les précipitations sont les plus abondantes. Encore plus à l’ouest, on tombe sous l’influence de la brise de mer. À Ostende, le temps est très différent des autres régions de la Belgique, moins chaud et beaucoup plus humide. À 7 heures du matin, il fait certes déjà 22°C, mais ensuite, le vent se met à souffler de la mer au passage de la 1re ligne de convergence et les températures redescendent. Mais le tonnerre gronde, là aussi.
L’après-midi, la brise de mer s’oriente à l’est-nord-est. L’air est dès lors particulièrement humide. Des cumulus à base assez basse se forment dans un air restant brumeux, tandis que des altocumulus en grand nombre, parfois castellanus, réduisent fortement la durée des éclaircies. Le fait que le vent souffle parallèlement à la côte permet à des bouffées d’air chaud d’attendre le littoral. Par moment, il fait donc lourd, là aussi. Mais les orages de la 2e ligne de convergence, qui arrivent en fin d’après-midi, n’ont pas la même intensité qu’ailleurs dans le pays. Malgré la pluie et quelques bonnes rafales, aucun dégât n’est répertorié dans la zone côtière.
Le sud du pays, d’une manière différente, est quelque peu protégé aussi. À Virton, le temps est beau, chaud et sec toute la journée, avec un ciel bleu ou voilé par quelques cirrus. Les orages finissent par éclater là aussi, mais ne donnent que 4 millimètres de précipitations. Cette valeur est d’ailleurs en ligne avec des stations françaises proches comme Longuyon-Villan (5 mm) et Marville (5 mm).
Encore plus au sud cependant, en Lorraine, quelques averses isolées donnent de forts totaux pluviométriques, comme à Abreschviller (38 mm) et Faulquemont (18 mm).
Après le passage des orages, et la rotation temporaire du vent à l’ouest lors du passage du front de rafales, les vents tendent à revenir à l’est, au sud-est ou au sud, toujours sous l’influence de l’outflow desdits orages. Le front froid n’est pas encore passé. Celui-ci passera en toute discrétion la nuit, avec des vents qui souffleront par la suite d’ouest à sud-ouest.

Source : Met Office.
La colorisation et l’ajout des lignes de convergence ont été réalisées par les soins de MétéoBelgique.
La dégradation du temps ne durera pas. Les jours suivants seront influencés par l’anticyclone des Açores. Le temps sera plus frais, mais agréable, avec des températures tout à fait raisonnables pour un été belge, très peu de pluie et une présence assez généreuse du soleil. Plus tard, à partir du 25 juillet, on renouera même avec des conditions franchement estivales, avec des températures qui, dans le sud du pays et localement aussi ailleurs, franchiront à nouveau le cap des 30°C.
Conclusion
La première remarque qui s’impose, c’est que malgré la violence des phénomènes, il n’est nulle part question (sérieusement) de tornades, même si la presse de l’époque, parfois, a utilisé ce mot. Dans le journal « Le Soir », par exemple, on trouvait ceci : « Au-dessus de la ville, de grosses nuées noires s'amoncelaient comme bloquées par un gigantesque barrage. Et vers 18h30, la tornade éclata avec une incroyable brutalité. Le vent souleva d'immenses vagues de poussière dont les tourbillons rageurs s'insinuaient partout. » Mais aucune étude météorologique, et notamment aucun recensement des tornades ne reprend la date du 18 juillet 1964 à ce sujet. Dans une étude a posteriori, menée aux Pays-Bas par le professeur F. H Schmidt et publiée en 1965, il est certes question d’un début de formation de tuba, observé ici et là, mais aucun de ces tubas, d’après ce que l’on sait, n’a atteint le sol.
Pourtant toutes les conditions favorables aux tornades étaient présentes, comme la présence d’une inversion couvercle et des cisaillements « tournants » du vent. À De Bilt (Pays-Bas), un sondage atmosphérique a été réalisé à 19 heures, juste avant l’arrivée des orages, et les données de vent sont les suivantes :
Mais nous avons déjà pu constater à d’autres occasions que les épisodes tornadiques qui mettent fin à une période de temps chaud sont plutôt rares en Belgique. Sur les 79 cas de tornades recensés en Belgique entre 2006 et 2025, seuls deux se sont produits après une journée chaude et étouffante (Postel le 10 juillet 2010 et Jodoigne-Souveraine le 28 juin 2011). Les statistiques plus anciennes sont certes incomplètes, mais semblent montrer une même tendance : les tornades se forment généralement lors de situations météorologiques autres que celles d’une remontée d’air chaud d’origine tropicale.
En contrepartie, des phénomènes violents, comme les rafales descendantes, la grêle et les pluies diluviennes, sont bel et bien le propre de situations estivales suivies d’une perturbation orageuse.
Le cas du 14 juillet 2010 ressemble assez bien au 18 juillet 1964, sauf que les ciels ont été un peu moins impressionnants. Mais les rafales de vent de ce jour-là n’ont rien eu à envier à celles de 1964. On se souviendra encore du clocher de la Collégiale de Ciney, qui s’est littéralement effondré sur le cœur de l’édifice. D’après les enquêtes de terrain, certaines rafales ont très bien pu atteindre 200 km/h (« microrafale » T4 sur l’échelle de Torro – une microrafale étant un phénomène très localisé, d’une largeur inférieure à 4 km).
En 1964, aucune enquête de terrain (connue) n’a été réalisées, mais il n’est pas exclu que des vitesses similaires aient été atteintes à l’époque.
Pour retrouver un ciel aussi noir qu’en 1964, nous retrouvons un exemple qui y ressemble assez bien le 23 août 2011, mais sans les mammatus et sans les couleurs turquoise, verte, jaunâtre ou rouge. La situation atmosphérique était très différente aussi puisque nous ne nous trouvions pas en période caniculaire. Mais à Bruxelles, à 9h40 du matin, le ciel est devenu d’un noir d’encre, à un point tel qu’on se serait franchement cru en pleine nuit. L’éclairage public, toutefois, n’a pas été rallumé comme en 1964.

Le 23 août à 9h40 du matin. Seul le reflet sur certaines fenêtres montre qu’à l’horizon, le ciel est un peu moins noir. Crédit photo : Robert Vilmos.
Sur le très ancien orage du 18 juin 1839, celui qui aura eu le plus de chances de ressembler à celui du 18 juillet 1964, nous n’avons que peu d’informations. Une description d’Adolphe Quételet nous permet cependant de quelque peu visualiser ce qui s’était passé : « Le 18 juin 1839, un orage commença à Bruxelles, vers sept heures du soir ; des nuages épais allaient du sud-sud-ouest au nord-ouest, tandis que la girouette indiquait un courant inférieur venant du nord-ouest. Jusqu’à sept heures et demie, on n’entendit qu’un roulement continu, pendant lequel les éclairs se succédaient avec une étonnante rapidité. Bientôt, un gros nuage, remarquable par sa nuance cendrée et dont la direction était ouest-nord-ouest au sud-ouest, plongea Bruxelles dans une obscurité presque complète, et creva avec une épouvantable chute de grêle qui causa les plus grands dégâts. ».
Il est à noter que cette journée-là, à l’instar du 18 juillet 1964, a été fort chaude, avec des températures proches de 32°C mesurées tant à Bruxelles qu’à Alost et à Gand.
Il en ressort que l’étude des orages, malgré tous les progrès réalisés dans la météorologie moderne, demeure un sujet compliqué. Pourquoi certains phénomènes sont-ils plus fréquents sous telle situation atmosphérique que sous telle autre, alors que dans les deux cas, tous les paramètres sont favorables à la survenue du phénomène.
Il n’est donc pas étonnant que l’on sache peu de choses sur l’impact du réchauffement climatique sur les orages, et encore moins sur les tornades. Si une même situation atmosphérique que le 18 juillet 1964 devait se reproduire de nos jours, plusieurs scénarios sont envisageables. On pourrait s’imaginer, par exemple, que la première offensive orageuse, celle de la mi-journée, aurait été beaucoup plus active (mais sans devenir extrême), ce qui aurait en partie empêché la température de monter aussi haut l’après-midi, inhibant ainsi la seconde offensive orageuse. Dans ce cas, la journée n’aurait défrayé aucune chronique.
Mais on peut s’imaginer aussi que les fortes températures, dès le départ plus hautes que celles de 1964, auraient pu complètement « dessécher » cette première offensive orageuse. Alors en après-midi, la chaleur serait devenue plus épouvantable encore et les orages, plus apocalyptiques encore.
Tout cela, cependant, reste de la théorie. D’autres scénarios sont possibles aussi. Si certains paramètres du réchauffement climatique sont certes déjà connus et relativement prévisibles, même à long terme, d’autres paramètres sont encore parfaitement inconnus. Les très récentes vagues de chaleur, comme celle de juin 2026, nous ont montré que cela va de mal en pis au niveau des températures, mais qu’aucune tendance claire et nette n’est encore identifiable au niveau des orages.
Sources
- Bulletin mensuel – Observations synoptiques – Institut Royal Météorologique – 1964
- Le temps en juillet 1964 – Institut Royal Météorologique – 1964
- Amtsblatt des Wetteramtes Frankfurt in Offenbach am Main – 1964
- Daily Maximum Temperature in 0.1°C – ECA&D
- Daily Minimum Temperature in 0.1°C – ECA&D
- Daily Precipitation Amount in 0.1 mm – ECA&D
- Daily Weather Summary – Met Office – 1964
- Prof. Dr. F. H. Schmidt – Onweders – Diligentia Jaarboek n°44 – 1965-1966
- H.R.A. Wessels – Precipitations between 18 July 1964, 7.40 gmt and 19 July 1964, 7.40 gmt
- Réanalyses NOAA/NCEP 2 – Météociel
- Messwerte & Klimadaten – Kachelmann Wetter
- Observations Tn, Tx, RR 1881-1999 – Infoclimat
- Journal « Le Soir » – Édition du 19-20 juillet 1964
- Journal « Le Soir » – Édition du 30 juin 1967
- Journal « Le Peuple » – Édition du 20- 21 juillet 1964
- Journal « Le Drapeau Rouge » – Édition dui 20 juillet 1964
- Journal « Het Laatste Nieuws » – Édition du 20- 21 juillet 1964
- Journal « De Standaard » – Édition du 20-21 juillet 1964
- Journal « Algemeen Dagblad » – Édition du 20 juillet 1964
- Journal « Het Rotterdamsch Parool » – Édition du 20 juillet 1964
- Journal « De Volkskrant » – Édition du 20 juillet 1964
- Journal « Nieuwe Vlaardische courant » – Édition du 20 juillet 1964
- Journal « Algemeen Handelsblad » – Édition du 20 juillet 1964





