Préambule
Dans le cadre de notre rubrique « Le climat d'antan », nous allons réanalyser en détail des épisodes météorologiques anciens et remarquables, en essayant d'expliquer en détail les causes et conséquences de ces épisodes, à raison d'une analyse par mois.
Huitième volet de la série : 10 février 1899 et 1902 : deux extrêmes très différents.
À noter que toutes les valeurs (température, insolation) sont homogénéisées, et donc comparables aux observations d’aujourd’hui.
Introduction
Le 10 février 1899 a été une journée incroyablement belle et douce.
À Anvers : « Une véritable surprise que cette journée d’hier. La température est brusquement devenue printanière ; les derniers nuages ont disparu, et, sous la caresse d’un chaud soleil, nos rues et nos boulevards ont pris un aspect de fête. N’était la nudité des arbres, on se serait cru au mois de mai. » Journal La Métropole.
À Liège : « Ce n’était plus le printemps, hier : c’était presque l’été. Partout des fenêtres larges ouvertes. Des chaises aux terrasses des cafés et des consommateurs y installés. » Journal La Meuse.
À Bruxelles : « Dix-huit degrés à l’ombre ! hier, 10 février, et avec du soleil ! » Journal de Bruxelles.
Eh oui, il a fait 18°C à Bruxelles. Même 18,4°C à Uccle, pour être précis. La plus haute température jamais enregistrée pendant une 1re décade de février. C’est l’un des deux derniers records de chaleur du 19e siècle à n’avoir toujours pas été battu de nos jours. L’autre record, c’est celui de la 3e décade de septembre, qui date de 1895.
Le 10 février 1902, c’est un autre record qui n’a toujours pas été battu de nos jours : celui de la neige à Bruxelles. À Uccle, il est tombé 35 centimètres de neige en seulement 8 heures et 15 minutes. C’est de loin la plus haute couche de neige tombée en une seule journée à Uccle.
« La matinée de lundi avait été assez belle et sèche. L’après-midi, le ciel a pris des tons gris et la neige s’est mise à tomber en avalanches folles qui n’ont pas tardé à recouvrir la ville entière d’une épaisse couche qui lui a donné bientôt l’aspect fantastique d’une cité blanche. Il est rare que l’on jouisse d’un pareil spectacle dans nos grandes villes où le mouvement de la vie active chasse ces merveilleux petits flocons pour en faire bientôt une boue jaunâtre et sale, dans laquelle on patine peu joyeusement.
« Cette fois la neige s’est si rapidement accumulée et est tombée si dru que toute tentative pour dégager les voies de communication eût été vaine. » Journal La Réforme.
Photo publiée dans « Le Patriote Illustré » du 23 février 1902 sous l’intitulé : « La neige en février 1902 ». Photographe : J. Niadrus
Homogénéisation des données
Nous nous sommes longuement étendu sur les différents abris utilisés et sur l’homogénéisation des températures dans de précédents dossiers. Nous nous contenterons donc de dire, ici, que les biais liés aux différents abris sont, par chance, bien moindres en hiver qu’en été. Néanmoins, un léger correctif a été appliqué aux températures belges et françaises pour les rendres les plus comparables possible avec les mesures actuelles. Pour les autres données, aucun correctif n’a été nécessaire.
Analyse en détail du 10 février 1899
Le « super-record » du 10 février 1899 se situe au sein d’une période particulièrement douce qui s’étend du 8 au 16 février et qui enregistre une moyenne de 9,8°C à Uccle. Cependant, comme le début et la fin du mois connaissent des températures froides, le mois de février 1902, pris dans sa globalité, ne sort pas vraiment du lot (4,2°C pour une normale 1891-1920 de 2,7°C). C’est 1914, avec 6,2°C, qui est le mois de février le plus doux pour son époque.
Cette période du 8 au 16 février 1899 est caractérisée par un flux presque constant de sud-ouest, entre un creux sur l’Atlantique et une crête sur la Méditerranée centrale. Ce n’est que la nuit du 12 au 13 février que le flux s’oriente temporairement à l’ouest, tandis que les 15 et 16 février, le flux faiblit et devient un peu plus hésitant entre l’ouest et le sud.
Le 10 février, la situation générale n’est pas différente. Nous avons un creux d’altitude sur l’Atlantique qui descend presque jusqu’aux Açores et une crête qui monte vers l’Italie et le sud-ouest de l’Empire Austro-Hongrois. En surface, cela se traduit par des hautes pressions sur l’Italie et des basses pressions à l’ouest de l’Irlande, tandis qu’un petit noyau dépressionnaire se détache au nord-est de l’Écosse.
Source : Met Office
Un effet de foehn très marqué sur les Pyrénées aide cependant les températures à se propulser vers des valeurs inédites pour la saison. C’est au pied du massif montagneux qu’on observe bien sûr les températures les plus élevées. Déjà vers les 750-800 mètres d’altitude, la température atteint 22°C, puis l’air continue à dévaler en se réchauffant par compression de 1°C par 100 mètres, et atteint les valeurs folles de 26°C à Orthez et 28°C à Lescar, non loin de Pau. Dans cette région, l’air est très sec et le ciel, serein ou presque.
Au niveau 850 hPa, selon la réanalyse de la NOAA, une langue d’air à 14-15°C se forme en journée au nord des Pyrénées, puis s’étend rapidement sur la France. Sur l’est de la Belgique, les températures à ce niveau atteignent encore 12 à 13°C. Il s’agit là de températures exceptionnelles, qui ne sont que rarement atteintes en hiver à ce niveau, le record étant de 14°C mais à la toute fin du mois de février (29/02/1960).
Bien sûr, il sagit là de recalculs. Les sondages atmosphériques n’existent pas encore en 1899. Mais à plus basse altitude, nous avons des mesures. Grâce à des thermomètres installés au sommet de la Tour Eiffel à Paris, au sommet de la Cathédrale de Strasbourg et au sommet d’une tour panoramique située non loin d’Aix-la-Chapelle, nous pouvons établir que la température à l’air libre, vers les 300 mètres d’altitude, se situe aux alentours de 19°C sur une large portion de l’Europe.
Comme les vents, en surface, soufflent du sud, l’air qui dévale sur les versants nords des reliefs belges atteint des températures tout à fait extraordinaires. C’est ainsi qu’à Liège, à l’Observatoire de Cointe, la température monte jusqu’à 21,1°C et ce, un 10 février ! Cela reste jusqu’à nos jours les 20°C les plus précoces jamais observés en région liégoise. En 1990, on atteint également 21,1°C en région liégoise, à Angleur cette fois, mais… le 24 février seulement !
Les 20°C sont dépassés en de nombreux endroits au nord des reliefs. Flémalle-Haute enregistre 20,9°C, tout comme Verviers, pendant qu’au Barrage de la Gileppe, on atteint 20,3°C. Près de nos frontières, on relève 20,1°C à Aix-la-Chapelle et tout juste pas 20°C à Maastricht (19,6°C).
À Bruxelles, malgré un vent bien présent, l’inversion ne se résorbe pas tout à fait en journée. Le soleil n’est pas encore assez fort pour réchauffer valablement le sol. Malgré cela, le ressenti du vent du sud est très doux et, avec 18°C, on peut parler d’une véritable journée printanière avant l’heure. Le matin, il fait déjà 13°C sous un voile de cirrostratus et d’altostratus qui persiste un peu en matinée. Mais ensuite, le voile s’effiloche et, à côté de quelques bancs d’altocumulus, le soleil se montre de plus en plus. L’après-midi, le ciel est pour ainsi dire serein, le voile de cirrus et cirrostratus s’étant retiré presque jusqu’à l’horizon.
Le temps est doux partout en Belgique. Au littoral, on atteint 17°C, voire 18°C du côté de La Panne. Au centre du pays, on atteint 18°C aussi, et le thermomètre monte jusqu’à 19°C, voire un petit 20°C en Campine. Sur les Hautes-Fagnes, la station de Mont-Rigi (encore allemande à l’époque) enregistre 15°C.
« Rayon de soleil », Émile Claus (1899)
En France, les températures sont incroyablement hautes aussi. Dans les régions centrales, on atteint souvent des valeurs tout à fait exceptionnelles, comme par exemple à Bourges (23°C), Châteauroux (22°C), Clermont-Ferrand (22°C), Troyes (22°C) ou encore Vesoul (22°C). Sinon, presque partout en France, on observe entre 19 et 21°C sous un ciel serein ou peu nuageux, hormis un peu de grisaille matinale.
La Bretagne, ainsi que les régions côtières de la Loire Atlantique et de la Vendée sont moins privilégiées, avec davantage de nuages et des températures plus basses. Dans certaines régions d’Occitanie, il fait moins beau aussi en raison d’ un vent humide d’est en provenance de la Méditerranée, avec des brumes et des stratus qui ne se dissipent pas toujours. Enfin la vallée du Rhin en Alsace (encore allemande à l’époque) connaît des inversions coriaces et des températures qui scorent moins bien (15°C à Mulhouse).
La Suisse, localement, connaît aussi des inversions qui ne se résorbent pas. À Lucerne (456 mètres), le thermomètre n’atteint pas 11°C, alors qu’une température supérieure est relevée au proche « Rigi » (1787 mètres).
Aux Pays-Bas, les 18°C observés à Groningue, au nord du pays, sont tout à fait remarquables. En Allemagne, au nord du massif du Sauerland, les températures atteignent même 20°C comme à Arnsberg et Gütersloh, qui se trouvent pourtant entre 51 et 52 degrés de latitude nord. Enfin en Angleterre, on enregistre 19°C à Londres, 18°C à Cambridge et 17°C à Oxford. C’est dire l’amplitude qu’à cette vague de douceur, qui couvre la quasi-totalité de la France et du Benelux, une grande partie de l’Allemagne et toute la partie sud-est de l’Angleterre.
Carte établie par les soins de Météobelgique, avec les frontières telles qu’elles étaient tracées en 1899.
Ceci nous permet d’affirmer que le 10 février 1899 est une journée tout à fait hors normes, qui le serait encore même de nos jours.
Analyse en détail du 10 février 1902
Le contexte du mois de février 1902 est – on l’aurait deviné – plutôt froid. Le 1er février, d’ailleurs, annonce déjà la couleur. Pour le ressenti, c’est l’une des journées les plus froides que la Belgique n’ait jamais connue. Chose rare, un vent de nord-est souffle très fort, même à l’intérieur des terres, et atteint temporairement la force de tempête à Bruxelles. Une rafale de « 100 kilogrammes par mètre carré » est observée vers 15h10. Grâce au hasard des chiffres, cette poussée du vent donne, après conversion en vitesse, également une valeur de 100 km/h, à peu de choses près. Avec une température qui, à ce moment-là, est de –1°C, on devine l’impression de froid que cela donne aux personnes se trouvant dehors. Le grand soleil, uniquement accompagné de cumulus fractus courant très vite dans le ciel, complète le tableau bizarre de cette tempête.
Celle-ci est en fait liée à un impressionnant blocage « high over low » avec une pression en surface dépassant 1050 hPa en Écosse et se situant peu en dessous de 1010 hPa sur le Midi de la France. En d’autres termes, c’est essentiellement l’anticyclone (!) qui provoque la tempête, et non la dépression.
Source : Météeociel
La circulation zonale, rejetée loin au nord par cet anticyclone, bien soutenu d’ailleurs par de très hautes pressions en altitude aussi, redescend progressivement, rognant sur l’anticyclone en question et l’affaiblissant. À partir du 6 février, notre pays se retrouve sous des courants d’ouest, en altitude tout au moins. Par la suite, ce flux zonal descend de plus en plus vers le sud, si bien que la Belgique va bientôt se retrouver au nord du la circulation zonale, c’est-à-dire du côté froid.
Source : Météeociel
En France, ce flux zonal permet un retour de l’air doux, accompagné d’un temps pluvieux, entre le 6 et le 10 février. En surface, cet air doux ne remonte cependant pas au-delà d’une ligne qui va grosso modo de la Bretagne au Grand-Duché du Luxembourg en passant par Paris, de sorte que la hausse des températures ne concerne pas la Belgique, qui connaît une première décade de février froide.
Le 10 février au soir, au moment des fortes chutes de neige à Bruxelles, nous avons en altitude une vaste zone de basses pressions, remplie d’air froid, qui occupe toute l’Europe du nord et du nord-est, et qui maintient la circulation d’ouest à une latitude inhabituellement basse. Malgré l’air maritime, il fait assez froid, avec des températures proches de 0°C en plaine en Belgique, mais aussi sur environ un tiers nord de la France. Juste au sud, le temps est pluvieux et très venteux, avec des températures proches de 5°C.
À Bruxelles, le jour commence sous un pâle soleil d’hiver, par –1°C le matin et un ciel qui, la matinée durant, reste voilé de cirrus épais et d’altostratus. Le vent souffle faiblement de sud-ouest et, avec une température qui monte jusqu’à 3°C à la mi-journée, on aurait presque une impression de douceur. En début d’après-midi, le vent tourne lentement au sud et au sud-est, le voile nuageux se double de cumulus fractus avant de devenir opaque et de plus en plus uniforme. Les premiers flocons tombent alors que la température est encore positive, mais rapidement, sous des précipitations qui deviennent de plus en plus intenses, la température baisse par isothermie et la neige n’a plus aucun problème pour tenir au sol. À ce moment, le ciel est tout à fait uniforme, avec la teinte blanchâtre typique des jours de neige. Le vent, maintenant, souffle de l’est en étant encore faible.
Si à 15h15, les flocons sont encore « épars et légers », à 16h, « l’averse est déjà copieuse » et à 17h, « tout le plateau de Saint-Job, que surmonte l’Observatoire, est recouvert d’un épais linceul neigeux » (A. Lancaster, Revue climatologique mensuelle, février 1902). Le vent, en soirée, s’y met aussi. À présent orienté au nord-nord-est, il souffle de plus en plus fort, et il n’est sûrement pas exagéré de parler de bourrasque de neige.
« Le Patriote Illustré » : « La neige en février 1902 », J. Niadrus
Vers 23h30, lorsque les chutes de neige s’arrêtent, on mesure 30 à 35 centimètres de neige dans toute la partie haute de Bruxelles. Les mesures officielles du soir, à Bruxelles, font état de 35 centimètres à Uccle, 32 centimètres au Bois de la Cambre, 25 centimètres à Boitsfort et 19 à 20 centimètres au centre ville. Pour Uccle, où nous disposons d’une série continue d’observations de l’épaisseur de la couche de neige de 1889 à nos jours, il s’agit de loin de la plus grande épaisseur de neige jamais atteinte en un seul jour.
Pour ce qui est de l’épaisseur de neige en général, ce record tient toujours aussi, mais est talonné par les 34 centimètres des 29 et 30 novembre 1925, les 34 centimètres du 28 novembre 1973, puis les 29 centimètres du 29 décembre 1968. Cependant, la caractéristique de 1902, c’est qu’il s’agit d’une phénomène essentiellement bruxellois. Nulle part ailleurs dans le pays, il neige autant qu’à Bruxelles. À Anvers, on ne relève guère que 3 centimètres de neige. Du côté de Liège, on relève 8 centimètres à Cointe et à Grâce-Hollogne, 6 centimètres à Flémalle-Haute et seulement 3 centimètres à Tilff. Du côté de Charleroi, on note 7 à 8 centimètres à Mont-sur-Marchienne et 10 centimètres à Donstiennes.
En Ardenne, les couches neigeuses sont très inégales. À Libramont, on observe 32 centimètres, mais seulement 3 centimètres à Frahan, près de Bouillon. La même remarque vaut pour l’extrême sud du pays, où l’on mesure 15 centimètres à Arlon, 12 centimètres à Chiny, mais seulement 3 à 4 centimètres à Èthe, près de Virton. Des différences dans l’intensité des averses, mais aussi l’altitude des localités sont responsable de ces disparités. La proximité de l’air doux présent sur l’Alsace et la Lorraine ont peut-être entravé les chutes de neige sur les localités les plus basses.
Ci-après, une carte de Belgique, qui reprend l’épaisseur de la couche de neige liée à l’épisode neigeux des 10 et 11 février 1902 (car sur l’est et le sud-est du pays, cet épisode a effectivement débordé sur le 11 février).
Carte établie par les soins de Météobelgique, avec les frontières de 1902
En Basse et Moyenne Belgique, l’altitude et l’urbanisation jouent certainement un rôle aussi, au vu des disparités de la neige dans les différentes communes de Bruxelles, mais il apparaît clairement que c’est à Bruxelles que les aveses sont les plus intenses, puisque même dans les parties les plus basses et les plus urbanisées de la ville, la couche de neige est supérieure à celle des autres localités de la Basse et Moyenne Belgique.
Avant de procéder à une analyse fine de la situation météorologique du 10 février 1902, nous allons essayer de suivre le déplacement et l’évolution de la zone de neige au gré des témoignages recueillis dans différents journaux.
Nous commençons notre périple à l’ouest de la Normandie, dans le département de la Manche, où l’air polaire maritime commence à devenir assez froid pour produire de la neige. Là, la neige est tombée dès la nuit du 9 au 10 février.
« Cherbourg, 10 février.
« Depuis la nuit dernière, la neige tombe abondamment et ce matin une couche épaisse recouvre le sol. Le froid est devenu excessif. » (Journal Le Petit Parisien).
Il ne fait cependant pas toujours assez froid pour une bonne neige en plaine.
« Saint-Lô, 10 février.
« Une véritable bourrasque de neige s’est abattue sur Saint-Lô et sur toute la contrée. En quelques points, principalement sur les hauteurs de Saint-Martin et de Saint-Jean-les Baisants, la couche de neige atteint 25 à 30 centimètres d’épaisseur. » (Journal Le Petit Parisien)
Les « hauteurs » dont il est question ici sont à 200 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. Et nous pouvons constater que les averses sont particulièrement intenses sur la région, mais parfois mêlées de pluie ou de neige fondante sur les parties les plus basses de la contrée.
Plus près de la Belgique, sur le Nord-Pas-de-Calais, les vents sont plus septentrionaux et les précipitations tombent entièrement sous forme de neige, même en plaine.
« À Arras
« La neige est tombée à gros flocons lundi à partir de midi.
« Vers six heures, les rues d’Arras étaient recouvertes d’une épaisseur de 10 à 15 centimètres de neige, ce qui rendait la circulation très difficile. »
« À Lille
« La neige a tombé [sic] abondamment, lundi après-midi, à partir de deux heures. Et en un instant les rues, les toits en furent couverts. »
« À Roubaix et à Tourcoing
« À partir de deux heures et demie, lundi après-midi, la neige est tombée avec abondance et, vers le soir, il y avait une couche épaisse de plusieurs centimètres. »
(Journal Le Grand Écho du Nord de la France.)
L’épaisseur de la neige décrite à Arras est en ligne avec l’épaisseur sur la Flandre Occidentale et l’ouest du Hainaut, où l’on mesure 13 cm à Menin et 12 cm à Mouscron. On peut en dire que l’essentiel de la zone de neige se déplace du Cotentin (neige pendant la nuit et le matin du 10 février) vers le Calvados, puis le Nord-Pas-de-Calais avant de pénétrer en Belgique, où la neige tombe essentiellement l’après-midi et le soir à Bruxelles, et le soir et la nuit sur l’est du pays. Ceci corrobore les observations réalisées par le Bureau Central Météorologique de France qui, à l’époque, pointe le noyau d’une petite mais virulente dépression juste à l’ouest du Cotentin le 10 février au matin, et sur les Ardennes françaises, juste au sud-ouest de la Belgique, le 10 février au soir.
Ceci nous permet de reconstituer le parcours de ladite dépression, qui n’est guère reprise sur les cartes de réanalyse de la NOAA.
Carte établie par les soins de Météobelgique
Cette petite zone de basse pression fait partie d’un complexe dépressionnaire beaucoup plus vaste, à plusieurs noyaux, dont le principal noyau, quasi stationnaire, se trouve juste au large des côtes de Norvège. Un autre noyau, plus mobile, se déplace du Danemark vers la Mer Baltique. La frontologie de Bjerknes n’est pas encore inventée en 1902, ce qui signifie qu’il n’existe pas encore de cartes météorologiques avec fronts tracés. Cependant, en étudiant les températures et les précipitations (pluvieuses et neigeuses) enregistrées le 10 février 1902, il devient possible de deviner plus ou moins où peuvent se situer les fronts, et la situation atmosphérique pourrait bien ressembler à la carte ci-après, même s’il est vrai qu’ici, on est dans le domaine de l’hypothèse.
Source de la carte historique : site « Histoire à la carte »
Fronts dessinés par les soins de MétéoBelgique
Ci-dessous, les différents éléments de l’hypothèse en question, étayés par des observations réelles :
- Au sud du front froid circulent depuis plusieurs jours des courant maritimes assez doux accompagnés d’un temps pluvieux et très venteux. Mais dès 600-700 mètres d’altitude, il neige là aussi.
- Au nord de l’occlusion, on observe un mince couloir de vents de nord-est acheminant de l’air polaire maritime légèrement continentalisé, suffisamment froid pour produire du gel et une neige qui tient au sol même en plaine.
- Entre l’occlusion et le front froid, on note de l’air polaire maritime « de retour », encore assez froid et produisant des chutes de pluie et de neige fondante (mais de bonne neige dès 200-300 mètres d’altitude).
- L’occlusion se déplace dans un sens longitudinal, ce qui explique l’intensité et la durée des précipitations sur même zone, en l’occurrence sur une ligne qui va de Lille à Hasselt en passant par Bruxelles.
- Le surplus de précipitations neigeuses sur Bruxelles pourrait être lié au « point triple » (c’est-à-dire l’endroit où le front froid et le front occlus se rejoignent), qui serait passé au-dessus de Bruxelles en fin d’après-midi en s’activant juste à ce moment-là (sur la carte ci-dessus, reprenant la situation du soir, ce point triple est déjà estimé sur l’Allemagne).
Mais comme précisé, il s’agit ici d’une hypothèse.
Les jours suivants, le vent revient dans un premier temps au sud-ouest en souffant faiblement. La neige, qui s’est déjà tassée la nuit du 10 au 11 février, n’a plus qu’une épaisseur de 27 centimètres le 11 au matin. Sous les éclaircies qui se développent l’après-midi et des températures qui redeviennent légèrement positives, la neige diminue encore mais regèle la nuit. Le même scénario, plus ou moins, se reproduit le lendemain, puis le vent s’oriente au nord-est et de l’air continental beaucoup plus froid arrive jusqu’à chez nous. La couche de neige se stabilise alors avec une épaisseur d’une dizaine de centimètres, et ne fond véritablement que les 20 et 21 février.
La longueur de l’épisode neigeux, à Uccle, n’a rien de remarquable, mais bien l’épaisseur de 35 centimètres du 10 février au soir, record qui – comme dit précédemment – n’a toujours pas été dépassé.
Conclusion
Ce qui précède nous montre, une fois encore, que les extrêmes ont toujours existé. Ce qu’il faut étudier à présent, c’est la manière dont les extrêmes se sont transformés, avec le réchauffement climatique, tant au niveau de l’intensité que de la fréquence.
Si l’on se penche sur le 10 février 1899, l’on constate qu’il s’agit d’une température qui sort complètement du lot. De tels cas sont encore extrêmement rares même de nos jours. En se limitant à Uccle, qui est la station de référence et qui dispose de la plus longue séries d’observations, les températures qui sortent vraiment du lot au cours de ces dernières années – toutes saisons confondues – sont les 39,7°C du 25 juillet 2019, les 34,3°C du 15 septembre 2020, les 25,5°C du 29 octobre 2022 et les 18,5°C du 25 novembre 2006. C’est tout. Les autres records de chaleur récents, qui sont pourtant légion, ne dépassent que légèrement les valeurs des précédents records.
Il n’en est pas moins que si la situation atmosphérique du 10 février 1899 devait se reproduire le 10 février d’une année actuelle, les températures seraient sans doute bien plus élevées encore. Il n’est pas exclu qu’on friserait même les 25°C au bas des versants nord des reliefs ardennais et ce, en plein hiver !
Pour la neige du 10 février 1902, les choses sont moins claires. On peut s’imaginer, par une même situation atmosphérique et – le hasard aidant – par un même maximum de précipitations du côté de Bruxelles, qu’il n’y aurait peut-être même pas (ou presque pas) de neige au sol. Les températures resteraient positives et la majeure partie des précipitations tomberaient sous forme de pluie, et le restant sous forme de neige fondante. Mais rien n’est moins certain.
Avec le renforcement des précipitations de ces dernières années, on peut s’imaginer aussi que ces fortes précipitations réussiraient par isothermie – et ce assez rapidement – à quand même faire baisser l’isotherme de 0°C jusqu’au sol et donner une couche neigeuse plus importante encore que celle de 1902.
Ici, on ne peut que faire des hypothèses, on ne peut pas se prononcer. Le réchauffement climatique n’est pas encore entièrement connu, et son évolution l’est encore moins. D’autant plus que de nouveaux paramètres semblent entrer en ligne de compte dorénavant, comme par exemple le possible ralentissement du Gulf Stream.
Cartographier tous les extrêmes possibles dans notre climat d’aujourd’hui et de demain est encore mission impossible.
Albijn Van den Abeele (1899) et Franz Marc (1902)
Sources
- « Les inondations de Liège de 1926 », Jean-Pierre Keimeul, journaliste – Les analyses de l’ihoes
- « Limites de l’inondation de 1926 à Liège, d’après Mekenne », Ville de Liège
- « Jambes et pieds dans l’eau », Le Syndicat d’Initiative de Jambes
- « De Hoogwaters op de grensmaas in december 1993 en 13 maanden later in januari-februari 1995 », ing. J. Heylen
- « Comment faire barrage à une montée des eaux soudaine et violente », Institut Destrée
- « Analyse des précipitations exceptionnelles du 13 au 15 juillet 2021 » – CRA-W ; Damien Rosillon
- Stucky - a Gruner Company, Université de Liège – Rapport du cabinet du Ministre Philippe Henry
- Commission internationale de la Meuse
- Met Office, « Daily Weather Reports », 1925-1926
- KBR BelgicaPress, « BelgicaPress »
- Infoclimat – différentes cartes et données
- Meteociel – différentes cartes et données
- Kachelmann Wetter – différentes cartes et données
- Blitzortung – différentes cartes et donnés
- Sea Temperatures Info – différentes données







