Vigilance météo
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Climat d'antan : il y a cent ans : les inondations catastrophiques de 1926.

Préambule.

Dans le cadre de notre rubrique « Le climat d'antan », nous allons réanalyser en détail des épisodes météorologiques anciens et remarquables, en essayant d'expliquer en détail les causes et conséquences de ces épisodes, à raison d'une analyse par mois.

Sept!ème volet de la série : les inondations catastrophiques de 1926.

À noter que toutes les valeurs (température, insolation) sont homogénéisées, et donc comparables aux observations d’aujourd’hui. 


Liège, le 1er janvier 1926.

Aujourd’hui, le vent souffle moins fort qu’hier. Il pleut moins aussi. Il ne pleut même pas du tout, en ce moment. Mais le ciel est triste, entre blanc et gris, un altostratus qui, à coup sûr, annonce déjà des pluies nouvelles.

En bordure des eaux d’inondation, au 60 de la rue des Guillemins, un attroupement s’est formé. Des « touristes ». Il y a des touristes qui jouissent de la mer, d’autres de la montagne, ceux-ci jouissent du malheur des gens. Des « touristes » venus des hauteurs de Liège pour se gaver du spectacle.


Ici, l’eau est calme et fétide, mais un peu plus loin, on aperçoit encore l’eau qui bouillonne, jaunâtre, au sein d’un courant mosan resté très fort.

Plus haut, dans les quartiers épargnés par l’inondation, les boulangeries sont prises d’assaut et les files s’allongent, si bien que les autorités ont dû imposer un rationnement du pain : deux au maximum par famille.

Ceux qui habitent plus bas n’ont même pas cette chance. Réfugiés aux étages de leurs maisons, ils attendent qu’on les ravitaille. Presque tout Liège est inondé : rue Cathédrale, sous eau ; rue de l’Université, sous eau ; boulevard de la Sauvenière, sous eau, boulevard d’Avroy, sous eau, place du Théâtre, sous eau ; et c’est loin d’être exhaustif.

Le soir tombe à présent. Avec le ciel couvert, il fait rapidement sombre. Mais les lumières ne s’allument pas. Dans l’obscurité, on entend des cris, parfois accompagnés de drapeaux blancs qu’on agite aux fenêtres. On manque de tout. Certains n’ont plus mangé depuis pas mal d’heures. Et malgré les neuf degrés au-dessus de zéro qu’affichent les thermomètres, dehors, on a froid à l’intérieur des maisons. Plus d’électricité, plus de bois, plus de houille. Et même pas d’eau potable pour étancher la soif.

Ici et là, on a réussi à construire des passerelles. Sinon il y a les radeaux, fabriqués de bois ou de n’importe quoi, parfois même en utilisant des bidons d’essence. On aide là où l’on peut.

1er janvier 1926, jour de nouvel an. Dans les quartiers épargnés par l’eau, on en parle encore un peu, du nouvel an. On parle de galettes et de nûles, de toute cette tradition que cette fois-ci, il n’y a pas eu. Et voilà que dans le noir, on sent à nouveau des gouttes de pluie. Une autre « perturbation atlantique » est déjà là, prête à nous arroser, une nouvelle fois encore. Jusqu’où iront les eaux de la Meuse, on ne sait pas. On ne s’imagine plus rien, tellement que la catastrophe est déjà grande


Chronique d'un malheur annoncé

Pour remonter aux origines de la catastrophe, il faut retourner en arrière de deux mois. Les mois de novembre et de décembre 1925 ont été extrêmement pluvieux sur l’est et le sud du pays. Voyez les chiffres (séries homogénéisées) :

Localité

Pluviosité
Les deux mois

Pluviosité
Novembre
Pluviosité
Décembre

Sugny (Bouillon)  

 456,1 mm  173,9 mm  282,2 mm  

 Étalle 

 394,5 mm  152,1 mm  242,4 mm  
Stavelot  344,8 mm  135,3 mm  209,5 mm
Chimay  336,9 mm  118,1 mm  218,8 mm
Hives (La Roche-en-Ardenne)  331,5 mm  115,2 mm  216,3 mm
 

Ce ne sont certes pas des records, mais de telles valeurs sont assez rarement atteintes. Nous verrons par la suite que lors des grandes inondations de décembre 1993 et de janvier 1995, la pluviosité a souvent été bien plus importante encore. En 1925, ce qui a joué surtout, c’est la curieuse répartition entre précipitations neigeuses et pluvieuses, avec des gels et dégels par à-coups, qui a mené à la catastrophe du nouvel an 1925/1926.

Le 31 octobre 1925, pourtant, a été une journée magnifique, avec un ciel bleu et quelques bancs d’altocumulus. Les températures ont été fort élevées pour l’époque : 19°C à Gembloux et Maredsous, 20°C à Bruxelles, Thimister, Jalhay et Rochefort, 21°C à Huy et même 22°C à Maastricht.

Le lendemain, 1er novembre, il a encore fait beau aussi, et localement très doux, avec 18°C à Bruxelles et 19°C à Thimister. Mais en bien des endroits, des inversions thermiques ont joué les trouble-fêtes. À Anvers par exemple, la température n’a plus dépassé les 10°C. Et le ciel, l’après-midi, s’est voilé de cirrostratus. La pluie n’était plus très loin.

Il a vraiment plu beaucoup, en cette première semaine de novembre. Une profonde dépression sur l’Atlantique, présente déjà depuis plusieurs jours, a influencé notre temps dès le 2 novembre, en nous envoyant des courants certes doux, mais très humides. Le 5 du mois, cette dépression s’est comblée, mais a aussitôt été remplacée par une autre dépression, de même gabarit, qui a repris presque la même position.

Les premières inondations ont été signalées dès le 7 novembre : la Semois, la Lesse et la Somme ont débordé en « nappes larges et jaunâtres ». Les eaux de la Meuse et de la Sambre montent dangereusement. En France, à Hazebrouck (à une petite quinzaine de kilomètres de la frontière belge), la situation devient même sérieuse : il y a plus de cinquante centimètres d’eau dans les rues de la bourgade le 9 novembre. En même temps, le sud-ouest de Bruxelles est également touché par des inondations en raison des débordements de la Senne : dans le bas de la commune de Forest, de nombreux immeubles ont été envahis par les eaux. Certains habitants restent bloqués aux étages, d’autres, qui veulent rentrer chez eux, ne le peuvent pas.

Cependant, le temps change. Des courants polaires, puis continentaux nous envahissent dès le 9. Le soleil réapparaît dans le ciel, en alternance avec des passages nuageux tandis que les températures baissent. Dès le 12, il se met à geler.

La crue des fleuves et des rivières s’arrête net. La Meuse, l’Ourthe, l’Amblève et la Vesdre reviennent à leur état normal. Ouf !
Sur les hauteurs de Liège, les toits des maisons sont blancs de neige et le lendemain, 13 novembre, c’est tout Liège qui se réveille sous 10 centimètres de neige. À Bruxelles, la neige se montre plus discrète, juste quelques traces au sol, mais là aussi, l’hiver a fait son entrée en scène. Et ce n’est qu’un début. Novembre 1925 connaîtra l’une des plus grandes offensives neigeuses que la Belgique n’ait jamais connues.


La grande neige de novembre 1925, une valse à trois temps.

Même si d’autres chutes de neige ont émaillé l’épisode que nous évoquerons ici, nous pouvons cependant affirmer que les vagues neigeuses vraiment significatives sont au nombre de trois : celle du 25 au 26 novembre, celle du 27 au 29 novembre et celle du 2 au 3 décembre.

Voyons l’historique.

14 au 23 novembre : notre pays se retrouve sous un régime anticyclonique, avec des températures bien trop froides pour la saison. Tantôt, nous observons de la brume, du brouillard et de la grisaille, tantôt nous observons un ciel lumineux, accompagné parfois d’un vent mordant de nord-est. Plusieurs nuits, la température descend déjà en dessous de –5°C à Uccle, et le 20 novembre, le maximum, à cette station, ne dépasse pas –2,6°C.
Certains jours, d’ailleurs, le brouillard est responsable de verglas.

Le 23 novembre, la situation atmosphérique globale change, avec la mise en place de courants polaires maritimes orientés vers nos régions. Mais dans un premier temps, le temps reste encore stable et brumeux chez nous.

24 novembre : notre pays est à présent soumis à une circulation de nord-ouest, avec déjà une faible instabilité au-dessus des régions côtières, alors que la tendance aux brumes et brouillards persiste à l’intérieur des terres.

25 novembre : une profonde dépression s’est creusée sur le Danemark, créant un important resserrement des isobares. À l’arrière d’un front froid (qu’on peut deviner, sur la carte ci-dessous, au brusque tournant dans les isobares), les vents s’orientent au nord et soufflent de plus en plus fort, acheminant vers nos régions des courants polaires directs.

Source : Met Office

À la mer, le vent souffle en tempête, mettant en péril certains navires. Ces puissants courants froids, au-dessus d’une Mer du Nord dont les eaux sont encore à 9 ou 10°C, deviennent particulièrement instables, avec averses et orage sur l’ouest du pays. À l’intérieur des terres, ces averses sont de pluie et de neige. En Basse et en Moyenne Belgique, les températures demeurent trop élevées pour que la neige tienne au sol, mais en Haute Belgique, dès 400-500 mètres d’altitude, c’est à un véritable blizzard que l’on assiste, rendant toute circulation impossible en raison d’énormes congères.

À noter que de bonnes couches se forment déjà vers les 250-300 mètres d’altitude, où les températures ne sont qu’à peine au-dessus de 0°C.

26 novembre : la tempête atteint son paroxysme aux petites heures du matin. À Malmédy, on parle d’une nuit « épouvantable ». 30 centimètres de neige fraîche sont tombés sur la ville. Dans les Hautes-Fagnes, on estime la couche de neige, hors congères, à quelques 70 à 80 centimètres. Il est devenu quasi impossible d’aller de Malmédy à Xhoffraix. Les congères atteignent 1 mètre et certains chemins creux sont complètement remplis de neige.

En Ardenne, on parle également de bourrasques de neige. À Libramont et à Bastogne, on estime la couche à 20 centimètres. Sur les plus hauts plateaux ardennais, la neige dépasserait les 50 centimètres d’épaisseur.
Vers les 250-300 mètres, la neige continue à tenir aussi. À Thimister, per exemple, on relève 15 centimètres.

27 novembre : à peine la première vague neigeuse a-t-elle quitté la Haute Belgique que la deuxième vague aborde le pays. Cette fois-ci, la neige concerne la quasi-totalité de la Belgique, à l’exception de la région côtière. Après une accalmie passagère, nous valant quelques belles éclaircies, une nouvelle poussée d’air polaire direct, qu’on peut qualifier cette fois-ci d’air « arctique », déboule sur nos régions. Les averses sont nombreuses et forment un véritable cluster, si bien qu’il neige presque sans interruption, une fois plus fort, une fois moins fort. Ces précipitations neigeuses atteignent la région gantoise dès l’après-midi, avec des couches atteignant 10 cm. Dans le nord de la Province d’Anvers, on signale 10 à 15 centimètres de neige. À Anvers même, la neige n’arrive que durant la nuit, après encore quelques éclaircies sous une lune presque pleine.
À Bruxelles, on mesure 6 centimètres de neige en soirée, à Uccle pour être précis, peu avant 20 heures.

28 novembre : il continue à neiger presque sans interruption. À Anvers, il s’agit d’une neige lourde, qui tombe à gros flocons. « De mémoire d’homme – disent les Anversois – on n’a jamais vu une neige qui tombe aussi fort et aussi longtemps. » Très rapidement en matinée, la couche se met à dépasser les 10 centimètres dans les rues de la ville. Mais dès midi, le dégel intervient et la neige se transforme en une énorme gadoue.
Mais dès 4 heures et demie de l’après-midi, il regèle et la couche neigeuse se reforme.

Lierre près d’Anvers – Source : Beeldbank Archief Lier

À Bruxelles, la neige tombée la nuit forme dès le matin une couche de 16 centimètres. Et il continue à neiger toute la journée. On ne voit pas le soleil entre les averses, le ciel reste gris-blanchâtre et il n’arrête jamais vraiment de neiger. C’est juste qu’il neige une fois plus fort, une fois moins fort. En fin d’après-midi, la couche à Uccle atteint 28 centimètres, puis 30 centimètres en soirée, vers 20 heures.

Comme à Anvers, l’épaisse couche neigeuse, au centre-ville, se transforme en journée en boue. Dans le Haut de la Ville, ça va déjà mieux tandis que dans les communes périphériques, la neige reste intacte et s’accumule, comme nous l’avons vu pour Uccle.

Au centre de Liège, on parle aussi de fonte partielle de la neige. Un peu à l’est, sur le plateau de Herve, la couche de neige atteint par contre 25 centimètres (Thimister, altitude : 266 m).

En Haute Belgique cette neige vient s’ajouter à celle tombée lors de la première vague neigeuse, et la situation devient parfois catastrophique. Entre Houffalize et Laroche, on parle de « tas de neige » atteignant 1 mètre 50. Du côté de la Semois, les couches atteignant localement 60 à 70 centimètres et des villages sont complètement isolés.

29 novembre : vers 4 heures du matin, un épouvantable orage éclate à Ostende, accompagné de grêle et de neige fondante, et de très fortes rafales de vent. Cet orage concerne dans l’heure qui suit tout l’ouest de la Belgique, où le cumulonimbus vient littéralement s’encastrer dans la zone neigeuse qui continue à sévir sur une grande partie du pays.

Vers 5 heures, cet orage se fait encore fortement entendre du côté de Courtrai, aussitôt suivi par des rafales de neige.
À l’est d’une ligne qui passe, quelque part, entre Bruges et Gand, le sol est recouvert d’une épaisse couche de neige. À Bruxelles, où il neige encore le matin, l’épaisseur de la neige atteint 34 centimètres (mais bien plus dans les congères).


La neige à Bruxelles (avenue du Geai à Boitsfort)

À Anvers, le gel a de nouveau durci la neige. À Liège, la neige est désormais épaisse même au centre-ville. À Hollogne, il est question d’une couche de 50 centimètres. Dans le bassin de Charleroi, on parle aussi d’une épaisseur énorme. À Namur par contre, il n’est tombé « que » 19 centimètres.

En Haute Belgique, la couche de neige atteint, en cette fin de mois, 44 centimètres au Barrage de la Gileppe, 50 centimètres à Bastogne, 62 centimètres à Drossart (Hertogenwald) et près de 1 mètre dans les Hautes-Fagnes. À noter qu’on mesure aussi 50 centimètres à Thimister, sur le plateau de Herve.

30 novembre : l’arrivée d’air arctique est temporairement coupée. Une dépression sur le nord-est de l’Angleterre a fait tourner les vents au sud avec, dans un premier temps, l’arrivée d’un air encore plus froid, plus continental, qui s’est formé au-dessus de l’épaisse couche neigeuse. À Uccle, la température descend la nuit jusqu’à –6,3°C ; à Thimister (Heve), jusqu’à –7,6°C, et à Étalle (Gaume), jusqu’à –16,7°C !

Dans un second temps, une portion d’air doux, présente sur la France, amène le dégel dans plusieurs régions de Belgique. Une fine pluie se met à tomber sur Liège, ce qui suscite la plus vive inquiétude. « Riverains, prenez vos précautions, mettez vos provisions à l’abri des inondations avant que la crue ne survienne » (journal La Meuse). Mais la Meuse, à Liège-Avroy, ne montera que de 3 centimètres car dans la plupart des régions, la neige tient bon. Déjà sur les hauteurs de Liège, la pluie tombée au centre-ville est tombée sous forme de neige.

En soirée, un peu de dégel se manifeste aussi du côté de Beauraing, dégel aussitôt suivi de regel, avec neige transformée en verglas.

1er décembre : c’est un peu l’accalmie, même si dans certaines régions, la neige continue à tomber. Avec le regel, de nombreuses routes, à travers le pays, sont à présent verglacées.

Octave Soudan – Sint-Martens-Leerne près de Gand (1925)

2 décembre : l’air arctique continue à circuler sur la Mer du Nord, mais il est dévié en arrivant sur le Continent, d’une part par une dépression située à l’ouest du Danemark, et d’autre part par une petite dépression située sur le Grand-Duché du Luxembourg, qui fera encore beaucoup parler d’elle.

Mais d’abord, la nuit est fort froide. À Uccle, le thermomètre descend jusqu’à –8,9°C, au-dessus d’une couche de neige qui atteint encore 26 cm. Mais les quelques éclaircies qu’on observe le matin disparaissent rapidement, les nuages annonçant la troisième vague neigeuse – celle liée à la petite dépression à l’origine sur le Grand-Duché – couvrent à présent la totalité du ciel et distillent déjà quelques flocons.

3 décembre : à Uccle, la couche de neige, de 26 centimètres, remonte à 28 centimètres. Mais c’est surtout le long de la frontière française que cette nouvelle zone neigeuse fait du grabuge. Dans la région de Tournai, où la neige est tombée abondamment toute la nuit, on parle de congères jusqu’à 1 mètre. À Morlanwelz, la neige est tellement épaisse et lourde que la toiture d’une usine s’effondre. Une autre toiture, à Charleroi, connaîtra le même sort.

Dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, des villages sont à nouveau bloqués par la neige. C’est le cas aussi du côté de Beauraing, où l’on a du mal à ravitailler les villages rendus inaccessibles (comme par exemple Felenne, Winenne ou encore Haut-Fays).
Le reste du pays est moins touché par cette troisième vague neigeuse, mais la circulation y reste difficile en raison de la neige encore présente, qui en Haute Belgique forme parfois des amas de plusieurs mètres de hauteur.


4 décembre :
une petite influence anticyclonique commence à se faire sentir sur le pays. Ici et là, on note encore des chutes de neige, comme à Spa, mais le plus souvent, le ciel se contente d’être nuageux, avec même l’une ou l’autre éclaircie. De la brume se reforme aussi et il commence à faire très froid. À Uccle en fin de soirée, il fait dans les –9°C.

5 décembre : après la neige, c’est le froid qui devient extrême. Si à Uccle, avec un minimum de –9,3°C, le froid reste « raisonnable » encore, il en va tout autrement sur l’est du pays. À Kleine Brogel, on descend jusqu’à –16,7°C. En certains points de Haute Belgique, il fait bien plus froid encore, avec –22,7°C à Stavelot et –22,8°C à Houffalize. Des glaçons font leur apparition sur la Meuse.

6 décembre : les glaçons de la Meuse deviennent consistants. Le froid demeure très vif. À Houffalize à 7 heures du matin, le thermomètre est à nouveau très bas : –18,9°C !

7 décembre : la température est une autre fois encore descendue fort bas la nuit (–17,5°C à 7 h à Houffalize). Mais en journée, il fait beau. À Namur : « Sous le soleil, dont la caresse était vraiment agréable, le fleuve charriait d’énormes glaçons. Ceux-ci étaient frisés de dentelles blanches éclatantes dans la belle lumière. Emportés par le courant, ils venaient de Wépion, semblaient ralentir leur course au-dessus de la chute de l’écluse de La Plante, puis s’émiettaient dans la cascade. » (journal Vers l’Avenir).

Mais pour débarrasser la Meuse de ces glaçons, le service des Ponts et Chaussées a fait exécuter des manœuvres à l’écluse des Grands Malades. Du coup, le niveau de la Sambre et de la Meuse… baissent d’un mètre !.


Les inondations de décembre 1925, une valse à mille temps.

Comme nous l’avons déjà précisé, les craintes d’une inondation majeure se sont déjà exprimées à plusieurs reprises en cette fin d’année 1925. Une première fois déjà après les grosses pluies de début novembre. Mais le gel et le temps sec sont venus juste à point pour stopper les eaux. Une seconde fois, le dégel du 30 novembre a fait peur. Mais ce ne fut qu’un épiphénomène, très limité dans le temps. Mais à présent, le vrai dégel est à nos portes.

10 décembre : il a plu à Bruxelles, il a plu à Charleroi, il a plu à Liège. Il a même plu à des endroits comme Vielsalm et Houffalize. Là, les pluies ont été fortes le matin, et la neige s’est partout transformée en boue. Charleroi aussi se bat contre la boue. À Bruxelles, la neige a presque entièrement disparu. La veille au matin, il y avait encore 9 cm de neige fondante à Uccle, à présent il n’en reste plus que des traces.

À Namur, grand branle-bas de combat en soirée : la Sambre et la Meuse montent dangereusement, on craint des inondations. À Bruxelles, c’est déjà fait. La Senne a débordé et Forest est à nouveau sous eau, tout comme Anderlecht et Drogenbos. La météo, quant à elle, est particulièrement désagréable. Il fait humide, il pleut par intermittence et le vent de sud à sud-ouest souffle de façon soutenue, avec des températures de 5 à 6°C en journée, au centre du pays.

11 décembre : cette fois-ci, c’est Liège qui craint le pire. La Meuse, malgré les ouvertures faites aux barrages, est en train d’inonder les chemins de Halage. À Tilleur, l’eau y atteint une hauteur de 40 cm, et bien des caves sont inondées. Les nouvelles ne sont pas bonnes non plus du côté des affluents de la Meuse. « La Vesdre coule à plein bord. L’Ourthe atteint un niveau qui inspire des inquiétudes. L’Amblève est près de déborder » (journal Le Soir). Il n’est donc pas étonnant que la Meuse n’arrête pas de grossir.

12 décembre : le temps s’est remis au froid. Il a presque gelé, la nuit, tant à Liège qu’à Bruxelles. Il pleuvine encore un peu, sous un ciel couvert, quelques gouttes d’une pluie vraiment froide, mais rien de grave. La Meuse ne monte pratiquement plus. Trois petits centimètres à Hastière, deux à Avroy (Liège). L’Ourthe est même en décrue : 27 centimètres de moins à Angleur. La Sambre, à Namur, est quant à elle stationnaire.

Ouf ! Une fois encore, on a eu chaud, mais on est passé à côté de la catastrophe.

13 décembre : sur les Hautes-Fagnes, l’épaisse couche de neige n’a pas encore eu le temps de fondre. Un immense réservoir d’eau, qui attend encore son heure pour se déverser dans les différents fleuves et ruisseaux.
Ailleurs, avec le retour du froid, la couverture neigeuse – qu’elles soit intacte ou non – ne fond plus. Même à Bruxelles, les quelques traces de neige qui restaient persistent à présent.

14 décembre : c’est à nouveau le plein hiver. À Bruxelles, il ne dégèle plus, même pas en journée. Il reneige sur les hauts plateaux et, de façon sporadique, aussi en plaine. Les fleuves, pendant ce temps, poursuivent leur décrue. À Namur, la Meuse a baissé de 57 centimètres en deux jours, à Liège, même de 95 centimètres. L’Ourthe est revenue à son niveau normal et la Sambre a fortement baissé aussi.

15 décembre : il fait froid, avec un vent à nouveau mordant de nord-est. À Uccle, le thermomètre est descendu la nuit jusqu’à –7,6°C. Le ciel est brumeux et gris, et avec l’humidité, du verglas s’est formé sur les rues, aux côtés de plaques de neige durcies ou glacées. À Enghien, l’enneigement a même fait annuler une course hippique. Et au-dessus de 500 mètres d’altitude, la couche de neige est de toute façon restée parfaitement intacte.

16 décembre : une neige très fine, mais abondante tombe sur les hauteurs ardennaises et s’ajoute à la neige déjà existante. En Campine, le canal charrie à nouveau des glaçons, ce qui cause une interruption momentanée de la navigation. À Houffalize, le thermomètre descend jusqu’à –12,6°C.

17 décembre : le dégel, soudain, est à nouveau là, avec un ciel gris et un vent soutenu de sud-ouest.

18 décembre : il pleut sur Liège. Le ciel reste désespérément couvert, sans le moindre rayon de soleil. Mais à propos des eaux, on se veut rassurant. « On redoutait des inondations – écrit le journal La Meuse – qui ne se sont heureusement pas produites. »

19 décembre : le dégel est lent. On grelotte même sous le vent humide, avec des thermomètres qui n’affichent que 2°C. Le niveau des eaux, dans les fleuves et rivières, ne bouge toujours pas.

20 décembre : il repleut, fort cette fois sous un vent à décorner les bœufs. Le thermomètre bondit : 10°C à Bruxelles comme à Liège ainsi qu’à Maastricht. Mais du côté des fleuves, on se veut toujours rassurant. « En ce moment, la fonte des neiges est terminée dans le bassin proprement dit de la Meuse – écrit l’Indépendance Belge –, mais elle commence seulement en Haute-Ardenne. Quand les rivières des montagnes grossiront et deviendront dangereuses, le fleuve sera retombé à son niveau normal – à moins que des pluies trop importantes ne se mettent inopportunément de la partie. »

À moins que des pluies trop importantes… la fonte commence seulement en Haute-Ardennes… Ce qui doit être dit est dit. Mais on banalise. C’est sûr qu’on sous-estime tous les dangers qui guettent notre pays, à Liège, à Namur, à Charleroi, mais aussi à Bruxelles et en bien d’autres lieux.

21 décembre : l’Amblève est le premier cours d’eau à réagir. Son niveau, le matin, est de 95 centimètres (pour une normale de 40 centimètres). Du coup, quelques prairies sont déjà inondées.

À Liège, il pleut toujours, comme sur le restant du pays. Et le vent est toujours aussi fort et les températures, aussi élevées. On atteint même 12°C à Liège et à Maastricht, et 11°C à Bruxelles. Le dégel, désormais, marque de son empreinte même les Hautes-Fagnes.

22 décembre : Liège en alerte ! « Riverains, attention ! – titre le journal La Meuse – « La Meuse et ses affluents sont en hausse. Les pluies torrentielles dont nous avons été gratifiés ces jours derniers et qui sont tombées dans les vallées de la Meuse et de ses affluents ont provoqué une nouvelle crue de ces cours d’eau. »

Les cotes sont bien remontées, tant sur la Meuse que sur la Sambre. À Tilleur, le quai de halage est déjà inondé. Quant à l’Amblève, elle poursuit sa crue, inondant de plus en plus de prairies.

Les précipitations sont importantes en Haute Belgique. À Houffalize, on mesure 22,3 mm, tandis que le thermomètre affiche 8°C.

23 décembre : une tempête d’une rare violence s’est abattue sur le pays la nuit du 22 au 23. À Bruxelles, au Bois de la Cambre, on ne compte plus le nombre d’arbres déracinés. À Mons, de nombreux ormes ont été brisés ou abattus sur les différents boulevards. Des toitures ont aussi été détériorées et des cheminées, renversées.

Une petite mais profonde dépression, la veille au soir sur la Manche, s’est rapidement déplacée vers le Danemark. Un front froid virulent a traversé le pays, avec beaucoup de précipitations, un basculement des vents du sud-ouest au nord-ouest et à nouveau une chute des températures. Dans l’air instable, le soleil fait à présent quelques timides apparitions, mais le vent reste humide et particulièrement désagréable, entre les averses de pluie, de grêle et de neige fondante et des températures qui ne dépassent plus les 4 à 6°C.

Source : Met Office

La Meuse, à présent, déborde de partout. De la frontière française à la frontière néerlandaise, les champs sont noyés. À Liège, le niveau de l’eau est brusquement monté de deux mètres. De plus, les eaux tumultueuses rendent la navigation très difficile. À Dinant, les quais sont recouverts d’eau. À Namur, de nombreuses caves sont inondées. À Liège, un chaland en difficulté a heurté l’un des piliers du Pont des Arches et y est resté bloqué.
La Sambre est sortie de son lit aussi et inonde les prairies entre Tamines et Namur.

La Lesse et la Lomme se sont transformées en véritables torrents, inondant champs et prairies et formant un immense lac entre Éprave et Villers-sur-Lesse. À l’entrée des Grottes de Han, les eaux s’engouffrent avec un bruit de tonnerre. Jemelle est en partie inondée aussi.

Personne n’était vraiment préparé à ce brusque retournement de situation.

Bruxelles n’est guère mieux lotie. La Senne est ressortie de son lit et inonde à nouveau la commune de Forest. « Les prairies basses de Forest ne sont plus qu’un étang. En toute hâte, les habitants préparent des tonneaux sur lesquels les passerelles sont établies ; on apporte des planches ; on place des poutrelles ; on redoute la cruauté du lendemain, lorsque de nouvelles pluies, de nouveaux courants, amenés par les affluents de la Senne, auront fait monter encore le niveau de l’inondation. » (Journal Le Soir.)

24 décembre : certains belges passeront Noël les pieds dans l’eau, mais le niveau des rivières et fleuves baisse déjà. Peut-être échappera-t-on, une fois encore, au pire. Il refait froid d’ailleurs, et les rues de Bruxelles, le matin, sont saupoudrées de neige. En journée, le thermomètre remonte à 4°C, sous une alternance d’averses et d’éclaircies avec un vent soufflant fort. À noter qu’Uccle connaît déjà son dix-septième jour consécutif où il tombe des précipitations.

25 décembre : malgré les pluies, le niveau d’eau de nos rivières et fleuves continue à baisser. À Hastière, par exemple, la Meuse descendra de 71 centimètres en deux jours, et même de 85 centimètres à Namur. Liège respire aussi, avec des baisses, sur le même laps de temps, de l’ordre 20 à 40 centimètres selon les endroits.

Eh oui, ça monte et ça descend. La valse des eaux, c’est une véritable « valse à mille temps ».

26 décembre : le matin, il fait frisquet, avec encore des traces de neige sur le sol bruxellois. Mais les températures remontent. En France, il refait particulièrement doux, avec 13°C à Paris et jusqu’à 16-17°C dans le sud-ouest. Le temps est en train de changer, une nouvelle fois encore.

27 décembre : la barre des 10°C est à nouveau dépassée en Belgique aussi, sous un ciel couvert et un vent modéré d’ouest à sud-ouest. Les précipitations, à Bruxelles, sont modérées aussi, mais en Haute Belgique tout comme sur l’Entre-Sambre-et-Meuse, il pleut à nouveau beaucoup. Au barrage de la Gileppe, on relève 23 mm de précipitations. À Houffalize, on mesure 33 mm. Du côté de Namur, on parle de quelques 20 mm.

Dans les Hautes-Fagnes, plus rien ne ralentit désormais la fonte des neiges. Cette dernière, associée aux fortes précipitations, fait déborder le lac de la Gileppe. « Les déversoirs évacuent, en tumultueuses cascades, plus de 4.500 litres d’eau à la seconde. Ce trop-plein est reçu par la Vesdre ». (Journal Le Soir.)

À Charleroi, à Namur, à Liège pourtant, le niveau des eaux est encore en train de baisser. La Sambre est même redescendue à un niveau presque normal. Pour le moment…

28 décembre : le soleil brille entre les nuages. Avec un air atlantique à peine frais, on pourrait se croire au début du printemps. Mais le soleil, bien vite, pâlit, devient aqueux. Des nuages plus élevés passent au-dessus des autres nuages, des cirrostratus qui évoluent en altostratus, puis en nimbostratus. Et il repleut, encore !

La Meuse, après les précipitations de la veille, est remontée de façon fulgurante. Du côté de Dinant, les eaux sont montées de 1 m. 66 en une seule nuit. Et la Sambre s’y met aussi. Entre Namur et Charleroi, plein de terres sont déjà inondées.

À Liège, on retient son souffle. Les inondations sont déjà tout près. Des habitations sont envahies par les eaux à Jemeppe-sur-Meuse, à Ougrée et à Kinkempois. À Val-Benoît, cela tient tout juste encore. Pendant ce temps, Angleur est menacée par l’Ourthe.

29 décembre : on est tout surpris par la douceur des températures. Le matin, il fait déjà 11°C. À peine quelques heures plus tard, il en fait déjà 13. Mais le vent souffle fort et il pleut des cordes. À Chiny, on recueille 61 mm !
Liège n’est pas encore inondée. Mais non loin de là, c’est la catastrophe. D’Engis au Val-Benoît, la Meuse a inondé les routes et les voies ferrées. À Flémalle, les rez-de-chaussée des maisons sont sous eau. Au Val-Saint-Lambert, les trains passent encore, mais roulent dans l’eau.

En aval de Liège, c’est Wandre qui souffre le plus. Les maisons qui, la veille, avaient déjà les caves inondées voient à présent l’eau submerger leurs rez-de-chaussée.

Namur commence aussi à être envahie par les eaux. La rue du Lombard, entre autres, se retrouve inondée. À Huy, la situation devient même dramatique : la rue Mounie est complètement sous eau, la Grand-Place commence à être envahie. À la rue l’Appleit, les habitants ne savent plus sortir de chez eux, tout comme le long du quai de la Batte, de l’autre côté de la Meuse.

À Charleroi, la situation n’est pas encore « critique », mais déjà « sérieuse ». De plus, le soir, le vent se met à souffler en tempête, ce qui n’arrange pas les choses. Tout le monde est inquiet, là aussi.

30 décembre : il fait toujours aussi doux. Dès le matin, les thermomètres affichent 13°C, à Bruxelles comme à Liège, sans même avoir baissé durant la nuit. Même Houffalize mesure 11°C à 7 heures du matin. Mais il pleut toujours et le niveau des eaux ne cesse de monter.

Liège n’est toujours pas inondée. Mais l’eau n’est plus qu’à 40 centimètres du bord, du côté du Pont des Arches. Autour de Liège, c’est un véritable cauchemar. À Flémalle-Grande, on parle d’une situation « effrayante » : cinq hectares de la localité sont inondés. Parfois, l’eau envahit déjà le premier étage des habitations. Et en aval de Liège, ce n’est pas mieux. Entre Liège et Visé, la Meuse n’est plus qu’une grande nappe d’eau qui recouvre les champs et les prairies, et qui inonde toutes les maisons riveraines du fleuve.

À Namur, « toute la plaine de Jambes est submergée, et de l’autre côté, la plaine Saint-Nicolas forme un lac immense » (Journal La Dernière Heure). La Meuse est encore montée de 30 centimètres la nuit, et continue à monter, plus lentement certes, mais inexorablement…

31 décembre : Charleroi, à son tour, est inondé. Rue de Marchienne, rue de Marcinelle, rue de Dampremy… Tout le quartier de la Ville Basse voit ses habitants obligés d’aller se réfugier à l’étage. L’approvisionnement s’organise en barquettes. La Sambre est à 3 m. 40 au-dessus de son niveau normal. Cela ne s’était plus vu depuis 50 ans.

Le soir, il s’arrête enfin de pleuvoir mais – rien à faire ! – la crue continue encore à monter et à faire ses ravages. Comble du paradoxe : alors que la Ville Basse ne sait pas quoi faire avec toute cette eau, la Ville Haute se retrouve… sans eau ! La cause : la panne des installations de la Compagnie des Eaux, inondée…

Namur, d’ailleurs, se retrouve dans la même situation. La veille au soir, un « crieur public » avait hurlé dans les rues que les Namurois devaient s’approvisionner en eau potable car les machines de distribution d’eau n’allaient plus tenir longtemps. Et de fait. Dès le matin, plus aucune goutte ne sort des robinets. Pendant ce temps, l’inondation gagne du terrain, les rues des Moulins, des Brasseurs et Émile Cuvelier sont sous… eau !

Pour le gaz et l’électricité, pas plus de chance. Namur se retrouve donc sans eau potable, sans gaz, sans électricité et même sans informations sur ce qui se passe, puisque les journaux n’arrivent plus non plus.

En amont de Namur, c’est vraiment impressionnant. Déjà à La Plante, tout est sous eau.


Ensuite, « entre Namur et Dinant, le spectacle de la vallée est vraiment émouvant. C’est, entre deux chaînes de montagnes, une nappe d’eau jaunâtre, roulant tumultueusement, recouvrant les îlots, les routes, les jardins, encerclant les maisons et isolant les habitants, retenus chez eux prisonniers » (journal Le Soir).

À Liège, le Carré et la place du Théâtre sont encore épargnés par les inondations. Mais bien des caves sont déjà remplies d’eau. Et puis, il n’y a plus d’électricité. Jamais, une Saint-Sylvestre n’a été aussi sombre qu’en 1925. Au sens propre comme au sens figuré. Quelques rares cafés sont restés ouvert, avec des bougies plantées dans les goulets de bouteille comme seul éclairage….


1925-1926, le plus triste des jours de Nouvel An

Commençons par les images. Elles sont souvent plus « parlantes » que les mots. 

 Charleroi – rue de Montigny – source : Wikimedia

 Namur (Jambes) vu du ciel – source : Jambes et pieds dans l’eau.

 Liège – parc d’Avroy – source : Wikimedia

Liège est la dernière ville à subir la catastrophe. La nuit de Nouvel An, vers 4 heures du matin, une énorme vague formée sur la Meuse renverse tous les barrages de fortune érigés à la hâte par les habitants et déferle dans la ville, noyant rues et boulevards presque jusqu’à la gare des Guillemins.

Presque… Le voyageur qui débarque à la gare, en sortant d’un train arrivé à l’heure, venant de Bruxelles ou d’ailleurs, ne remarque d’abord rien. Sauf que… Il n’y a presque pas de monde. Les vendeurs ambulants habituels ne sont pas là et… il n’y a même pas de taxis. Donc on prend son courage et on le fait à pied. On marche deux cents mètres et puis… Peu importe l’artère qu’on a emprunté, on se retrouve arrêté par l’eau, à deux cents mètres de la gare. Voilà ! À part les parties hautes de la ville, tout Liège est inondé !

Plan dressé par M. l’Ingénieur Principal Lekenne, 1926

Dans les alentours de Liège, c’est souvent pire encore. Seraing, inondé depuis la veille, se retrouve parfois sous quatre mètres d’eau. Plus d’éclairage, plus de chauffage, plus d’eau potable et, parfois même, une maison qui s’écroule carrément. À Tilleur, l’eau arrive jusqu’au plafond du premier étage et le courant est tellement fort qu’il devient même dangereux pour les sauveteurs d’intervenir. À Jemeppe, où bon nombre de maisons sont basses, à un étage seulement, les sauveteurs doivent monter sur les toits, avec des échelles, pour sauver les gens qui crient « au secours ». À Flémalle-Grande, ce sont des maisons entières qui disparaissent sous les flots. À Val-Benoît, en bordure sud de Liège, l’eau est si haute qu’elle submerge non seulement les rails du tram, mais aussi la caténaire.
« Mais demain – lit-on dans La Wallonie –, quand on pourra contempler le désastre, il faudra panser les plaies. Si tout va bien, il faudra quinze jours avant que l’eau ne soit tout à fait retirée. En des milliers de maisons, il faudra des semaines pour vider les caves. Partout, il faudra des mois, et peut-être des années, pour sécher les murs, pour réparer les locaux, pour remettre les machines et les usines en bon état de marche. Partout aussi, des maladies sont inévitables. Le chômage, des ruines, des misères, des deuils profilent déjà leur sinistre spectre. »
Et il n’y a pas que la Meuse et la Sambre. La « petite » Senne, elle aussi, a réussi à contribuer au désastre. La nuit de la Saint-Sylvestre, tout le bas de Forest (Bruxelles) se retrouve pour la énième fois envahi par les eaux. À 17 h. 30 pourtant, le 31 décembre, on croyait encore l’échapper belle, en voyant le niveau des eaux diminuer. Mais à 22 heures, les eaux reviennent comme une déferlante. Toutes les caves de la place Saint-Denis se retrouvent inondées, pendant que l’eau monte à un mètre dans le quartier du Pont de Luttre.
Juste à côté, dans la commune d’Anderlecht, des arbres sont même arrachés par la violence du courant. Et partout, on signale des affaissements du sol.
Entre Anvers et Gand, de petits ruisseaux, en débordant, sont souvent responsables de l’inondation de vastes zones, provoquant d’énormes pertes agricoles. L’Escaut connaît, quant à lui, une hausse considérable. « Les briquetteries entre Audenarde et Gand, disséminées sur une zone de six lieues, ont disparu sous une véritable mer » (La Libre Belgique.) Au nord de Louvain, à Werchter, les rues, les maisons et les champs se sont également retrouvés sous eau le 1er janvier. On reste cependant loin de la situation dramatique qu’il y a du côté wallon.

 Werchter sous eau (source : Le Patriote Illustré)

Le maximum de la crue, sur la Meuse, a été atteint autour du Nouvel-An, plutôt le 31 décembre du côté de Namur, plutôt le 1er janvier du côté de Liège. Des plaques, rappelant le niveau maximum de la crue, sont parfois encore présentes sur les murs ou sur les ponts.

Jambes – Pont d’Enhaive (source : « Jambes et pieds dans l’eau », Le Syndicat d’initiative de Jambes)

Amay – 16 rue Pontière à plus de 500 m de la Meuse (source : Bibliothèque numérique d’Amay + Google Maps)


La décrue.

À Liège, la Meuse est rentrée dans son lit le dimanche 3 janvier au matin. Mais rien n’est arrangé pour autant. De l’eau stagne encore dans les parties basses de la ville, où il faut toujours ravitailler les gens en pain et en lait. Ailleurs, la Meuse a laissé une boue épaisse, gluante et puante. Et là où les « égoutiers » étaient déjà passés pour nettoyer les rues, l’on voit les pavés arrachés, les grilles d’égout soulevées et les réverbères renversés.

Les épiciers ont sorti de leurs magasins des tonnes de denrées avariées, irrécupérables. Et pourtant, dans les rues plus ou moins dégagées, les habitants se précipitent vers les bistrots qui rouvrent leurs portes et boivent ce qu’on peut leur offrir. Quelques-uns affichent même fièrement : « Ici, il y a encore de la bière » !

Le lendemain, les trams se remettent à rouler, une grande partie des immondices a déjà disparu et les embarcations échouées ont été enlevée. On peut presque dire que la vie normale reprend… enfin, si l’on ne réfléchit pas trop à tout ce qu’on a perdu !

À Seraing, il en va tout autrement. Tout est encore inondé, en ce dimanche 3 janvier. Huit sauveteurs, qui ont tenté de se rendre sur les lieux, sont morts parce que leur barque a chaviré. Des curieux, qui s’étaient rendus sur le point culminant du pont de Seraing pour admirer le « spectacle », se sont retrouvés coincés par les eaux et ont dû attendre 36 heures, sans le moindre ravitaillement, avant d’être sauvés.

Plus triste encore : des enfants montés sur les toits des maisons pour échapper aux eaux, et qui ont dû attendre très longtemps aussi les secours qu’ils imploraient de leurs cris.

À Namur, les habitants ont été pleins d’espoir lorsque la Meuse, dimanche, a baissé de 1 m. 35. Mais après, la décrue ne s’est pas poursuivie et l’eau est restée obstinément dans les rues de la ville, ne baissant que de quelques centimètres à peine. Le ravitaillement s’organise certes, mais la catastrophe est loin d’être finie.

Lundi, l’eau, le gaz et l’électricité font toujours défaut dans les parties basses de la ville. Des citernes circulent pour approvisionner les habitants en eau potable. Les trams, par contre, sont toujours à l’arrêt. Des trains, en revanche, roulent à nouveau entre Namur et Givet, entre Namur et Charleroi et entre Namur et Huy.

À Mons, « la place de Jericho et une douzaine de rues sont sous eau. La moyenne de hauteur est d’un mètre cinquante. Huit cents maisons sont inondées. La Trouille, la Haine et la Vieille-Haine, leurs affluents et le canal se sont fondu en une vaste mer d’eau boueuse » (La Libre Belgique).

À Charleroi, les eaux ont véritablement baissé. Des lieux encore bloqués par les eaux dimanche sont devenus secs lundi. On parle là, même, d’une situation « bonne ».

À Bruxelles, les choses se sont améliorées aussi. Les eaux se sont retirées de l’usine à gaz (à Anderlecht) et la distribution du gaz a pu être réorganisée.

En Flandre par contre, les eaux tendent parfois même encore à monter. On parle de nouvelles inondations à Audenarde, à Auwegem et à Zingem. À Diest, l’eau est montée dimanche et a inondé plusieurs rues, avant de se retirer lundi, tandis qu’à Werchter, la situation reste critique en raison d’une rupture de digue.

Le 10 janvier, on parle enfin d’une décrue générale de la Meuse, qui « s’accentue tous les jours davantage » (La Libre Belgique). Mais en Flandre, du côté de l’Escaut, la situation reste souvent défavorable. Il faut se dire que jusqu’au 7 janvier 1926, à la station de référence d’Uccle, il est tombé tous les jours des précipitations, soit pendant 31 jours consécutifs. Cela reste jusqu’à ce jour la plus longue période pluvieuse jamais enregistrée à cette station. En deuxième position, nous avons, ex-aequo, les périodes de 30 jours du 21 décembre 1967 au 19 janvier 1968 et du 16 mars au 14 avril 1983. Enfin en troisième position, nous avons la période du 19 septembre au 10 octobre 1968, soit 29 jours..


Les inondations de 1993 et de 1995.

Les inondations de décembre 1993 et de janvier 1995 ont un grand point commun avec celles de 1925/1926, et un point fort différent. Le point différent, c’est la neige, qui était tombées en grandes quantités et qui a massivement fondu par la suite, même si c’est en plusieurs étapes. Les précipitations tombées pendant la quinzaine de jours précédant le pic des inondations ont certes été très abondantes, mais pas exceptionnelles. C’est la fonte des neiges qui a fait la différence.

Les précipitations qui ont précédé les inondations de 1993 et de 1995, par contre, ont été tout à fait exceptionnelles et battent parfois des records même sur de très longues séries. La neige par contre, bien que présente en Haute Belgique, n’a pas joué un rôle significatif ces deux fois-là.

Le grand point commun, c’est que ces trois épisodes sont hivernaux et liés à des pluies provoquées par des flux atlantiques particulièrement actifs. En 1925, il pleut à Houffalize tous les jours entre le 19 et le 31 décembre (avec une petite proportion de neige autour de Noël), avec un total de pas moins de 171,4 mm. À Uccle, il tombe pendant ce temps 96,9 mm. Comme dit précédemment, même s’il ne s’agit pas de records, ces quantités restent malgré tout très importantes.

En 1993, les précipitations restent très régulières sur une période bien plus longue, et sont donc beaucoup plus abondantes aussi. C’est simple : tout le mois de décembre est exceptionnellement pluvieux. À Stavelot, où nous disposons d’une série homogénéisée allant de 1880 à 2015, décembre 1993 est le mois de décembre le plus pluvieux de toute la série, avec 290,9 mm. Tous mois confondus, ce mois arrive même en 2e position, après les 317,1 mm de juillet 1930. Notons cependant que non loin de là, à Jalhay en juillet 2021, une quantité d’eau équivalente est tombée… en trois jours seulement (291,7 mm du 13 juillet à 8h au 16 juillet à 8h). Nous y reviendrons.

À Sugny (à l’ouest de Bouillon), les précipitations de décembre 1993 sont plus abondantes encore qu’à Stavelot et, avec 374,3 mm, battent le record, tous mois confondus, sur une période de 1909 à 2015. La deuxième place, avec 323,1 mm, revient à décembre 2011 et la troisième place, avec 321,5 mm, revient à… janvier 1995 que nous évoquerons un peu plus bas.

Notons enfin que quelques stations dépassent même 400 mm de précipitations mensuelles, comme Dohan avec 436,7 mm et Arlon avec 410,7 mm.

À Uccle, avec un total de 170,1 mm, décembre 1993 est aussi le mois de décembre le plus pluvieux depuis 1880… sauf que ce record sera ultérieurement relégué à la 3e place par décembre 1999 (171,9 mm) et par décembre 2012 (172,7 mm).

Les relevés quotidiens de précipitations montrent surtout une grande régularité dans les précipitations, même si l’on enregistre de temps en temps quelques pics. À cela s’ajoute un maigre ensoleillement et un vent souvent fort, avec régulièrement des tempêtes.

Le mois de janvier 1995 ne présente pas un portrait très différent. À Stavelot, ce mois est le mois de janvier le plus pluvieux de toute la série, de 1880 à 2015. À Sugny, avec 323,1 mm, c’est également le mois de janvier le plus pluvieux de la série, et même le 3e mois le plus pluvieux dans l’absolu.

Quelques stations s’approchent même des 400 mm de précipitations mensuelles, comme Libramont avec 392,8 mm et Dohan avec 391,0 mm.
L’ensoleillement a certes été meilleur, sinon on observe la même régularité dans les précipitations qu’en décembre 1993, avec à nouveau un vent fort et parfois des tempêtes.
Les niveaux les plus hauts de la Meuse (1er janvier 1926, 22 décembre 1993 et 27 janvier 1995) ne sont pas vraiment comparables puisque l’urbanisme, l’utilisation des sols, l’exploitation des charbonnages et la gestion du fleuve lui-même ont fort changé au cours des décennies, mais comme les valeurs sont très proches, on peut partir du principe que ces trois inondations sont à peu près équivalentes.

La Meuse à Dinant fin janvier 1995 – Source : « Observations historiques d’inondations » (IRM)

Et le réchauffement climatique dans tout cela ?

Notamment en 1993 et en 1995, le réchauffement climatique était déjà à un stade bien avancé, mais encore bien inférieur à celui de 2025-2026.
La courbe de tendance (courbe statistique « adoucie ») montre à Uccle un réchauffement de quelque 1,6°C par rapport à l’époque pré-industrielle en 1993 et de 1,7°C en 1995 (pour 1925-1926, c’est près de 0,7°C ; pour 2025-2026, c’est près de 2,9°C !)

Source : CLIMAT.BE

Au niveau planétaire, le réchauffement climatique n’est pas encore vraiment perceptible en 1925-1926, il est d’environ 0,6°C au cours des années 1993 et 1995 et peut être estimé à presque 1,5°C en 2025-2026. Il ne faut cependant pas perdre de vue qu’il y a une grande différence entre océans et continents.

En ce qui concerne le Pôle Nord, nous avons moins de recul. On peut cependant partir du principe, avec une raisonnable certitude, que le pôle Nord se portait encore (relativement) bien dans les années 1993 et 1995. Les grandes fontes ont surtout commencé en 2007, avec une année catastrophique en 2012.

En Belgique, s’il est vrai qu’au milieu des années 90, les vagues de chaleur et de froid, d’origine continentale, avaient déjà un comportement fort influencé par le réchauffement climatique, ce n’était pas encore vraiment le cas pour les circulations océaniques. On peut donc en conclure que l’impact du réchauffement climatique était plutôt faible sur ces inondations. Avec les quelques 0,3°C de plus qu’avait déjà l’Océan, malgré tout, à ce moment-là, on peut en déduire que l’intensité des précipitations a sans doute été plus élevée de 2% environ par rapport à ce qu’elles auraient été sans le réchauffement climatique.

Il en va tout autrement pour les inondations de 2021. Si en 1993 et 1995, on parlait surtout de « réchauffement » climatique, en 2021 il n’est plus du tout faux de parler de « dérèglement » climatique. Car outre le réchauffement qui se poursuit, c’est toute la circulation atmosphérique mondiale qui est chamboulée, notamment en raison des blocages à répétition liés au ralentissement du jet-stream, lui-même lié à un réchauffement plus rapide des pôles par rapport aux autres régions du globe, avec comme pendant une différence de température moindre entre hautes et moyennes latitude.

Outre la température, tous les autres paramètres climatiques sont en train de changer aussi, et cela très rapidement, ce qui nous met face à des situations météorologiques inédites, comme nous allons le voir dans l’analyse ci-dessous.


Les inondations de 2021.

On parle d’un véritable tsunami. À Verviers, on dit que durant la nuit du 14 au 15 juillet, une vague d’un mètre a tout emporté sur son passage. À Pepinster, à Trooz, à Chaudfontaine, à Chênée, on parle aussi d’une vague, submergeant soudain le fond de la vallée. Dans un fracas immense, l’eau a du coup envahi tous les rez-de-chaussée.

La rapidité et la violence du phénomène nous montre d’emblée que les inondations de 2021 sont d’un tout autre type. La saison, déjà, n’est pas du tout la même. On est en plein été. C’est à une crue éclair que l’on assiste,
la crue typique des jours d’orage. Sauf qu’il n’y a (presque) pas d’orage. La crue de 2021, c’est autre chose encore, quelque chose d’immense, quelque chose d’inédit… La situation météorologique, elle aussi, est inédite, un air de jamais vu !

Crue de la Vesdre à Nessonvaux le 15 juillet 2021. Crédit photo : Samina Verhoeven (Belgorage)

Commençons par loin d’ici. Par la Mer Baltique. Jamais, la Mer Baltique n’a été aussi chaude. Les 13 et 14 juillet, la température de l’eau est de 24-25°C au large du sud de la Finlande, de 22-23°C au large des Pays Baltes et encore de quelques 21-22°C à l’est du Danemark, dans les eaux du Skagerrak et celles de la Baltique au large de l’Allemagne et de la Suède. En fait, pratiquement toute la Baltique se situe à plus de 4°C au-dessus des normes saisonnières.

L’extrême sud-est de la Mer du Nord, du côté ouest du Danemark, est également beaucoup trop chaud, avec 21 à 22°C. Là, on est à 2-3°C au-dessus des normes saisonnières, ce qui reste beaucoup pour des températures de l’eau.

Nous allons voir comment ces eaux lointaines ont encore aggravé la situation chez nous. Notamment les précipitations intenses du soir du 14 juillet sont, au moins indirectement, influencées par ces eaux chaudes, si bien qu’on pourrait presque parler d’un « épisode méditerranéen » venu de la Baltique…


Températures de l’eau à la mi-juillet 2021. Source : Danmarks Meteorologisk Institut



Mais commençons par la situation atmosphérique générale. Nous avons à l’est de nos régions une importante crête d’altitude, notamment responsable de la persistance d’un temps très chaud et souvent humide sur les États Baltes et la Finlande. À l’ouest de nos régions, nous avons une autre crête d’altitude fort développée, qui en surface enferme un anticyclone typiquement océanique. Entre les deux, il y a un creux qui évolue rapidement en une circulation fermée se détachant du courant général, une goutte froide donc, qui, du 13 au 16 juillet, évolue de la France vers la Suisse avant de faire du surplace sur le sud de l’Allemagne. Ensuite elle repasse par la Suisse et s’éloigne vers l’Italie.

En surface, les basses pressions sont quelque peu décalées vers le nord-est, tandis qu’une occlusion, remontant à l’origine du sud-est, vient s’enrouler autour de ces basses pressions, en présentant sur nos contrées une orientation sud-ouest – nord-est, puis sud-sud-ouest – nord-nord-est en fin d’épisode. La zone de pluie qui lui est associée aborde d’abord la Belgique par le sud-est et touche la Gaume aux petites heures du 13 juillet. Elle se propage ensuite sur une grosse moitié sud-est du pays avec un déplacement qui tend de plus en plus à devenir est –> ouest, puis nord-est –> sud-ouest (dès le 14 juillet) et enfin nord-nord-est –> sud-sud-ouest. À partir de ce moment, les précipitations s’organisent de plus en plus en une grosse ligne avec un déplacement dit « longitudinal », ce qui signifie que les flux deviennent parallèles à la perturbation, celle-ci ne se déplaçant plus dans son ensemble mais les nuages en son sein se déplaçant dans le sens de la longueur de ladite perturbation, et affectant ainsi durablement les mêmes régions. Une telle zone de pluie (ici une occlusion) qui fait du surplace avec un déplacement longitudinal en son sein est typique des situations de blocage.

Les cellules, au départ orageuses, se sont progressivement stratifiées avant d’arriver chez nous, et ont formé un immense nimbostratus fortement pluvieux, avec encore quelques cumulonimbus enclavés. Ces derniers sont identifiables par l’un ou l’autre coup de tonnerre encore présent chez nous, mais surtout par quatres « pics » de précipitations identifiés principalement sur nos Hautes-Fagnes et au nord de celles-ci. Ces pics se sont produits le 13 juillet en soirée et le 14 juillet aux petites heures, en milieu de journée et en soirée.

Pour une description détaillée de la catastrophe, veuillez cliquer sur le lien ci-après : Les inondations catastrophiques de juillet 2021.

Ici, nous allons surtout déterminer pouquoi les inondations de 2021 sont très différentes de celles de 1925/1926, 1993 et 1995 et pourquoi le rechauffement climatique joue un si grand rôle cette fois-ci.

1) La différence par rapport aux inondations de 1925/1926, 1993 et 1995 :

La grande différence réside dans le fait que les inondations précitées étaient liées des situations « zonales » très en forme, avec la quasi-constance d’un flux d’ouest à sud-ouest (surtout en 1993 et 1995, un peu moins en 1925/1926).

2) L’influence du réchauffement climatique sur la fréquence :

Les situations de blocage, avec des zones de précipitations à mouvement lent et donnant énormément de pluie, ont certes toujours existé. Mais le risque qu’une telle situation se reproduise s’est considérablement accru en raison de blocages de plus en plus fréquents.

Le ralentissement moyen du jet-stream, en raison d’une différence de température moindre entre le pôle et les latitudes moyennes, poussent celui-ci onduler davantage et à créer de plus en souvent des situations de blocage. Si les blocages sont fort développés, ils finissent par générer des circulations fermées, soit dépressionnaires (gouttes froides), soit anticycloniques (dômes de chaleur en été).

Ici, c’est clairement une goutte froide qui est la cause principale des intempériés et des inondations qui s’en sont suivies.

3) L’influence du réchauffement climatique sur l’intensité :

Le contexte général de l’épisode est déjà trop chaud. Nous sommes dans une goutte dite « froide » alors que les températures en altitude sont encore au-dessus des normes saisonnières. Mais c’est vrai que relativement aux crêtes d’altitude, l’air est malgré tout plus froid, ce qui fait que cette dépression d’altitude va se comporter comme toutes les dépressions d’altitude, sauf qu’on se trouve à certainement 3 ou 4°C, si pas 5°C au-dessus des températures qu’on aurait dû avoir à situation atmosphérique égale. Et quand on sait que les précipitations augmentent d’environ 7% par degré en plus, on devine l’impact néfaste que cela a eu sur le phénomène.

En plus de cela, une fois que le courant s’est établi au nord-est, l’air inhabituellement chaud et humide de la Mer Baltique a commencé à s’acheminer vers nos régions. Les images radar nous montrent que les averses nous concernant n’ont commencé à se former qu’une fois arrivées sur le nord de l’Allemagne. Ensuite, la dynamique d’altitude a fait en sorte que ces averses continuent à se développer, puis qu’elles finissent par former le grand amas pluvieux qui a concerné l’est et le centre de notre pays. Ce qui signifie en d’autres termes qu’on aurait de toute façon eu de très fortes pluies, mais cet apport supplémentaire d’air chaud et humide a fait en sorte que ces averses s’amplifient encore davantage.

Par ailleurs, le fait que de l’air chaud et humide vienne buter sur nos massifs ardennais et fagnard par le nord-est, et ensuite s’y comporter comme l’air méditerranéen vient buter sur les reliefs du Midi de la France lors des épisodes dits « méditerannéens », est un fait météorologique tout à fait inédit.

Enfin, le vent qui souffle de nord-ouest dans les basses couches, et qui vient d’un côté de la Mer du Nord qui, accidentellement, n’est pas plus chaud que d’habitude (température de l’eau de 17 à 18°C devant la Côte Belge) fait en sorte que le côté « chaleur » de l’événement est complètement masqué pour l’observateur au sol en Belgique. De ce fait, il a parfois eu du mal à croire que – par des températures qui, en pleine journée au milieu de l’été, ne dépassent pas 16 à 17°C au centre du pays – l’on puisse parler de « réchauffement climatique ».


Conclusion

Les inondations de 1925-1926 ont été les « inondations du siècle » pour le 20e siècle, tout comme les inondations de 2021 sont les « inondations du siècle » pour le 21e siècle. Puis d’autres « inondations du siècle » ont suivi en 1993 et 1995, tout comme d’autres « inondations du siècle », malheureusement, suivront celles de 2021. Sauf que maintenant, ces inondations tendent à devenir encore plus graves.

Ajoutons pour finir que le réchauffement climatique n’est pas le seul facteur amplifiant les inondations. Il y a aussi l’urbanisme, l’exploitation des sols, la gestion des eaux et bien d’autres éléments encore qui ont un impact sur ce type de phénomène. Mais là, on entre dans un autre sujet.


Sources

- « Les inondations de Liège de 1926 », Jean-Pierre Keimeul, journaliste – Les analyses de l’ihoes
- « Limites de l’inondation de 1926 à Liège, d’après Mekenne », Ville de Liège
- « Jambes et pieds dans l’eau », Le Syndicat d’Initiative de Jambes
- « De Hoogwaters op de grensmaas in december 1993 en 13 maanden later in januari-februari 1995 », ing. J. Heylen
- « Comment faire barrage à une montée des eaux soudaine et violente », Institut Destrée
- « Analyse des précipitations exceptionnelles du 13 au 15 juillet 2021 » – CRA-W ; Damien Rosillon
- Stucky - a Gruner Company, Université de Liège – Rapport du cabinet du Ministre Philippe Henry
- Commission internationale de la Meuse
- Met Office, « Daily Weather Reports », 1925-1926
- KBR BelgicaPress, « BelgicaPress »
- Infoclimat – différentes cartes et données
- Meteociel – différentes cartes et données
- Kachelmann Wetter – différentes cartes et données
- Blitzortung – différentes cartes et donnés
- Sea Temperatures Info – différentes données

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