Préambule
Dans le cadre de notre rubrique « Le climat d'antan », nous allons réanalyser en détail des épisodes météorologiques anciens et remarquables, en essayant d'expliquer en détail les causes et conséquences de ces épisodes, à raison d'une analyse par mois.
Dixième et dernier volet de la série : 1837, quand la Belgique croûle sous la neige en avril.
À noter que toutes les valeurs (températures) et nomenclatures (nuages) sont – tant que faire se peut – homogénéisées ou converties, et donc comparables aux observations d’aujourd’hui.
Introduction
L’épisode neigeux du 5 au 10 avril 1837 est de loin le plus intense que la Belgique n’ait jamais connu en avril. À Bruxelles, on mesurait « un pied » de neige (près de 30 cm) tandis que sur les Hautes-Fagnes, la couche était estimée (hors congères) à quelques 80 cm.
Sur une grande partie du pays, la circulation était pour ainsi dire impossible tant à pied qu’à cheval ou en carrosse.
« C’est mercredi [5 avril] à 7 heures que la neige a commencé à tomber [à Liège] et depuis lors elle n’a cessé que par très courts intervalles. Aussi la masse de neige accumulée sur les routes et dans les campagnes est énorme. Cette nuit, il a gelé, il dégèle néanmoins dans nos rues ; mais il paraît qu’en dehors, la neige fond très peu.
« La diligence partie d’Aix-la-Chapelle hier matin à 9 heures [6 avril] est arrivée jusqu’à Beyne hier à 10 heures du soir ; là, les voyageurs ont dû l’abandonner et ils sont arrivés à pied jusqu’à Liège, où ils sont entrés vers midi. On a dû laisser la diligence sur la route ; elle est restée debout, mais elle est tellement enveloppée de neige qu’en n’en voit plus aujourd’hui que l’impériale. » Journal « Le Lynx » du 12 avril 1937.
Dans les pages qui suivent, nous allons analyser cet épisode dans le détail. Mais d’abord, que peut-on dire de la Belgique de cette époque ?
Un peu d'histoire
La Belgique, en 1837, était encore un très jeune état. Née des émeutes du 25 août 1830 (« La Muette de Portici ») et de la révolution de fin septembre 1830, elle proclame son indépendance le 4 octobre de la même année. Le 24 février 1831, Surlet de Chokier devient régent, avant que la Belgique ne devienne royaume le 21 juillet 1831 avec la montée sur le trône de Léopold 1er.
Mais comme vous allez le voir sur la carte ci-dessous, la Belgique des débuts n’avait pas encore sa forme actuelle.
Source : Wikipedia
Comme dit sur l’intitulé de la carte, ces frontières étaient contestées et la Belgique n’en avait pas encore décousu avec les Hollandais. Le 2 août 1831 déjà, Guillaume 1er, Roi des Pays-Bas, tentait de reconquérir la Belgique et ce n’est que grâce une intervention française que notre pays fut sauvé. Mais il aura fallu attendre le 18 novembre 1833 pour la guerre belgo-néerlandaise cesse définitivement. Cinq ans et demi plus tard, les Pays-Bas reconnaissent enfin la Belgique, mais en échange de la cession de certains territoires. C’est ainsi qu’une partie du Limbourg et une partie du Grand-Duché du Luxembourg seront restituées aux Pays-Bas. La Belgique prendra à ce moment, grosso modo, sa forme actuelle.
La carte ci-après permet de bien visualiser les territoires restitués aux Pays-Bas.
Source : Atlas de géographie historique de la Belgique, L. Van der Essen, éd. Van Oest & Cie
Bien plus tard, en 1925, la Belgique acquerra définitivement sa forme actuelle avec l’intégration officielle des Cantons de l’Est à la Belgique (déjà provisoirement administrés par la Belgique depuis 1919).
Méthodologie
Les conditions météorologiques de 1837 sont encore déterminées à partir d’un nombre restreint de stations. En Belgique, seule la station de l’Ancien Observatoire de Bruxelles était déjà pleinement opérationnelle. Le bâtiment, qui existe encore de nos jours, se situe dans un petit parc triangulaire dans un milieu désormais très urbanisé, entre l’avenue des Arts, l’avenue de l’Astronomie et la place Quételet.
En 1837, ce coin nord-est du « pentagone » bruxellois était encore situé près de la campagne, parmi des nouveaux quartiers qui commençaient seulement à se développer. Le plan ci-dessous, antérieur de deux années seulement à 1837, montre bien la situation très en bordure de la ville de l’Observatoire de l’époque.
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Bruxelles en 1835, plan cadastral réalisé par W.B. Craan et édité par Ph. Vandermaelen
Du point de vue météorologie, des observations étaient réalisées quatre fois par jour, à 9 heures, 12 heures, 16 heures et 21 heures (temps exprimé à l’époque en heure solaire moyenne de Bruxelles). Ces observations reprenaient notamment les températures, la direction du vent et l’état du ciel, avec parfois déjà le type de nuage indiqué. À cela s’ajoutaient les températures minimales et maximales, ainsi qu’un résumé succinct des événements du jour (éclaircies, pluie, neige, vent fort, etc.).
À côté de cela, nous avons les données néerlandaises de deux stations proches, situées un peu à l’ouest d’Amsterdam, en l’occurrence Harlem et Zwanenburg. Les observations y étaient faites le matin, à la mi-journée et le soir, sans précision d’heures. Ces observations reprenaient aussi les températures, la direction du vent et le type de temps. Enfin, nous disposons également des températures mesurées à l’Observatoire de Paris, à 9 heures, 12 heures, 15 heures et 21 heures, ainsi que le minimum et le maximum de la température.
L’abri météorologique n’existait pas encore à l’époque. Les thermomètres étaient généralement accrochés au mur nord d’un bâtiment non chauffé, à 2 ou 3 mètres au-dessus du sol (2,3 mètres au-dessus du sol à Bruxelles en 1837).
Ces températures ont pu être réinterprétées grâce à un travail comparatif mené par Michel Beaurepaire, qui a pratiqué des mesures parallèles avec un thermomètre accroché au mur nord d’un bâtiment et un thermomètre sous abri standard. Il en résulte qu’en avril, les anciennes mesures telles que réalisées en 1837 sur-estimaient les maxima de 1°C environ et sous-estimaient les minima de 0,2°C environ. Ces différences, quelques peu modulées en fonction du type de temps, sont appliquées comme correctifs pour rendre les anciennes données les plus comparables possible avec les données actuelles.
Toutes les autres descriptions météorologiques, issues d’autres lieux que ceux cités ci-dessus, proviennent des journaux de l’époque, décortiqués avec un œil critique. On peut cependant déduire que même si quelques exagérations « journalistiques » figurent parmi les écrits, ceux-ci donnent malgré tout la mesure des conditions météorologiques extrêmes qui ont prévalu en avril 1837.
Ajoutons pour finir que toutes les descriptions de territoires jadis belges qui ne le sont plus aujourd’hui sont reprises dans le présent ouvrage, mais accompagnées d’une note. C’est vrai aussi pour les territoires jadis prussiens qui sont belges de nos jours (Cantons de l’Est).
Analyse détaillée de l’épisode neigeux
La période neigeuse de 1837 s’intègre dans le printemps le plus froid jamais observé en Belgique. Selon la série homogénéisée d’Uccle-Bruxelles, la température moyenne du printemps 1837 a été de 4,9°C. Ce printemps devance ainsi le printemps 1845 (5,4°C) et le printemps 1887 (6,0°C), qui occupent respectivement la 2e et la 3e place. Le dernier printemps froid que nous avons connu, en l’occurrence 2013, se situe loin derrière avec 7,7°C.
Le mois de mars 1837 a déjà été fort froid dans son ensemble, mais la vraie période froide ne commence que le 20 mars pour se terminer le 17 avril. Pendant toute cette durée, les températures restent en dessous des normes saisonnières, parfois très nettement. C’est cette période que nous allons analyser ci-dessous.
20 mars 1837 : alors que le vent est orienté au nord-est depuis plusieurs jours, c’est en cette veille de printemps astronomique que la température plonge soudainement. Dès le matin, il se met à (bien) neiger, puis, dès la mi-journée, le vent souffle fort, rendant le froid insupportable. À Bruxelles, malgré la saison avancée, la température ne dépasse pas 1°C sous un ciel désespérément gris, couvert de stratocumulus. À Amsterdam, il fait tout aussi froid tandis qu’à Paris, avec 3°C, il fait à peine moins froid.
21 mars 1837 : à présent, nous avons droit à un véritable jour d’hiver. La température n’atteint plus 0°Cà Bruxelles, après un matin à –5°C. Par contre, le ciel est un peu plus lumineux grâce à quelques éclaircies. On parle cependant encore d’une « froidure âcre ».
22 mars 1837 : la température descend à –6°C le matin à Bruxelles et même –7°C à Paris. Mais le soleil brille au lever du jour, avec quelques nuages à l’horizon à 9 heures. Puis ces nuages occupent peu à peu le ciel, si bien que le temps est couvert l’après-midi, ciel gris et uniforme, avec quelques flocons de neige. La température ne fait qu’effleurer le 0°C à Bruxelles.
23 mars 1837 : après la grisaille matinale, le temps devient splendide, avec un grand soleil dans un ciel tout bleu. Mail il fait tout aussi froid : –6°C le matin et 0°C l’après-midi.
24 mars 1837 : toujours aussi beau le matin à Bruxelles, avec une nouvelle fois –6°C. Des nuages apparaissent dès 10 heures, puis le ciel se couvre rapidement, à nouveau de nuages gris et uniformes. En soirée, on observe quelques flocons. Pendant ce temps à Amsterdam, les canaux sont gelés et on y patine. De même, la neige y est suffisante pour sortir les traîneaux.
25 mars 1837 : le vent s’est soudain orienté à l’ouest et il a fort neigé la nuit. À Gand, on mesure même une dizaine de centimètres au sol. Mais cet enneigement ne sera que temporaire : l’air maritime fait remonter la température jusqu’à 3°C à Bruxelles. Le soir, le vent tourne au nord-ouest et l’air polaire nous ramène les éclaircies, mais aussi le gel.
26 mars 1837 : l’hiver, une nouvelle fois, appuie sur « pause ». Mais ce n’est pas le printemps pour autant. Le temps est gris, pluvieux et particulièrement désagréable avec 5°C à Bruxelles et un vent d’ouest à sud-ouest. À Paris par contre, il y a un véritable remontée d’air plus doux avec 9°C à la mi-journée. Amsterdam, de son côté, reste dans l’air polaire avec des vents de nord à nord-ouest et des averses de grêle. La nuit, les vents de nord-ouest atteignent aussi Bruxelles et il se remet à neiger.
27 mars 1837 : il neige fort à Bruxelles durant la nuit, par températures légèrement négatives. Vers 9h30, le ciel se dégage et fait place à un temps instable, des averses de grésil et des températures de 2°C l’après-midi. À Gand, on dit que « pendant toute la journée, la gelée et le dégel se sont succédé ». (Journal : « Le Messager de Gand ».)
28 mars 1837 : près de 8 cm de neige au sol, le matin, à Gand. Mais après, c’est à nouveau le dégel avec un vent soutenu d’ouest à sud-ouest. Malgré le ciel très nuageux, il fait presque doux avec 7°C à Bruxelles.
29 mars au 4 avril 1837 : un semblant de printemps se manifeste sur nos régions, avec des températures de 5 à 10°C en journée au centre du pays. Le 1er avril est la plus belle des journées, avec du soleil après le brouillard matinal, et quelques cumulus et stratocumulus l’après-midi. Le fond de l’air reste frais avec 7°C seulement, mais sous le soleil d’avril déjà fort, le temps est on ne peut plus agréable. Les autres jours sont cependant plus nuageux, avec parfois de la pluie ou du vent fort. De ce fait, la douceur du 3 avril passe pour ainsi dire inaperçue, sous un ciel gris et un vent fort et désagréable. Et puis de toute façon, avec 10°C, on est toujours en dessous des normales saisonnières.
5 avril 1837 : le vent est revenu au nord-est et il fait froid. Tout au long de la journée, la température oscille entre 0 et 1°C à Bruxelles. Et dès 8 heures du matin, il neige presque sans discontinuer sur la capitale. Sur les parties basses de la ville, de la pluie se mêle parfois encore à la neige, tandis que le vent souffle fort. À Liège, c’est même à 7 heures du matin qu’il a commencé à neiger. Au centre-ville, il dégèle et la neige tend à fondre, mais pas du tout en périphérie. « La masse de neige accumulée sur les routes et dans les campagnes est énorme » écrit le journal « Le Belge ».
À Paris pendant ce temps, il fait encore autour de 6°C, mais le soir, les températures chutent, là aussi. Sur la Manche, c’est une véritable tempête d’est qui souffle, et les navires ont du mal à regagner le port du Havre. Un peu plus à l’ouest, dans les environs de Bayeux, on parle de pluies diluviennes et de vaches qui ont péri dans les champs submergés.
6 avril 1837 : un pied de neige à Bruxelles, presque 30 cm ! (Pour la petite histoire, le « pied » bruxellois correspondait à l’époque à 27,6 cm ; le « pied » namurois, à 29,2 cm et le « pied » liégeois, à 29,2 ou 29,5 cm selon qu’on parlait du pied de Saint Lambert ou du pied de Saint Hubert.) En tout cas, à Bruxelles, on n’avait encore jamais vu autant de neige en avril et on n’en verra plus jamais ! Pour Uccle, on n’a pas certes pas encore de mesures, mais on sait que deux personnes se sont retrouvées ensevelies sous la neige dans cette commune.
À Bruxelles, les chutes de neige cessent vers 11h30, mais le vent de nord-est demeure glacial (1°C l’après-midi) et le ciel reste gris avec encore quelques flocons d’une très fine neige. À Liège par contre, il continue à neiger fort toute la journée. Une diligence qui s’est mise en route le soir se retrouve complètement bloquée à Hognoul, enfoncée dans la neige. La diligence de Tongres met 7 heures pour arriver à Liège. Mais c’est à Oreye que la situation semble la pire.
Peinture anglaise représentant une diligence aux prises avec la neige, James Pollard, 1837
Amsterdam par contre se trouve au nord de la perturbation. Le ciel y est très nuageux et le vent de nord à nord-est souffle fort, mais il ne neige pas. En France par contre, près de Rouen (La Neuville-Chant-d’Oisel), on mesure 34 cm de neige au sol !
7 avril 1837 : c’est le dégel à Bruxelles, avec 3°C en matinée. Mais tous les alentours de la ville restent bloqués sous la neige. « La grande quantité de neige qui est tombée depuis trois jours a intercepté entièrement les communications entre Bruxelles et Liège, et Bruxelles et Namur par les deux routes. Aucune voiture n’a encore pu traverser les divers passages qui se trouvent encombrés. » (Journal : « Le Lynx ».)
Du côté de Huy, la couche de neige est tellement épaisse qu’on ne fait plus la distinction entre les ravins, les creux et la plaine. À Liège, il est à nouveau tombé beaucoup de neige la nuit du 6 au 7 et les rues sont peu praticables. En périphérie, à Ans et Saint-Nicolas, les routes sont même impassables. À Vottem, on observe des congères de plus de deux mètres.
Roermond (bourgade jadis belge actuellement située au Pays-Bas) est coupée du reste du monde. On y parle d’un « désert de neige ». À Amsterdam, il y a certes un vent à décorner les bœufs, mais les températures restent légèrement positives et les quelques averses sont tantôt de neige, tantôt de pluie.
8 avril 1837 : malgré des températures encore légèrement positives à Bruxelles en matinée, le vent de nord-est continue d’être insupportable. Après quelques rayons de soleil en début de journée, le ciel se couvre à nouveau et l’on revoit quelques flocons de neige. L’après-midi, il fait plus froid encore et la température repasse sous la barre de zéro degré, avec une neige qui tombe à nouveau plus dru.
À Liège, on reparle de très fortes chutes de neige. À Vaals (bourgade jadis belge actuellement située au Pays-Bas), on n’évoque pas un « désert de neige », mais une « mer de neige ». On précise : « La grande route d’Aix-la-Chapelle à Maastricht en est couverte à plus de deux pieds, et en plusieurs endroits, où elle est amoncelée, il y en a cinq à six pieds de profondeur. » (Journal : « L’Émancipation ».)
Sur les Hautes-Fagnes (appartenant en partie à la Prusse à l’époque) sévit une très violente tempête de neige. On y décrit des congères hautes comme des maisons.
9 avril 1837 : l’est des Pays-Bas est également sous le joug de la neige à présent, mais l’ouest, en raison de températures un brin trop élevées, reste grandement épargné. Là, le temps reste généralement couvert et venteux.
À Bruxelles, malgré un ciel couvert, la nuit se fait glaciale par –4°C. En journée, il continue à faire gris, avec quelques flocons de neige et des températures qui dépassent à peine zéro degré en journée. Sous un vent turbulent, il fait vraiment très froid pour le ressenti. En même temps à Liège, il n’arrête pas de neiger. À Namur, plus rien ne bouge. Plus aucune diligence ne part, ni pour Bruxelles, ni pour Mons, ni pour Metz, ni pour Liège… et même pas pour Dinant !
10 avril 1837 : après une nouvelle nuit froide à –3°C, Bruxelles se réveille sous un soleil rayonnant et un thermomètre qui, temporairement, monte à 5°C. Le vent a tourné au nord et, peu à peu, des nuages d’instabilité arrivent des Pays-Bas, avec dès midi des averses de grésil et de neige. Sous les précipitations, les températures redescendent très vite.
Autour de Bruxelles, la neige tient bon. Les petites hauteurs de Scheut et du Nord de Jette (altitude : 60 à 80 m) restent bien blanches. Plus loin dans les campagnes, les routes sont parfaitement impraticables, au point que tous les départs de diligences depuis Bruxelles sont désormais suspendus. « C’est partout le désarroi complet », lit-on dans le journal « Le Belge ». À Anderlues, la route de Mons à Charleroi est obstruée par des amoncellements de neige de plusieurs mètres. Du côté de Bastogne et d’Arlon, les routes sont plus impassables encore, on ne se déplace même plus de maison à maison.
François-Alphonse Cassard, 1837
Les chemins de fer par contre sont moins impactés. En avril 1837, il s’agit encore d’un très petit réseau autour de Malines, qui fait Bruxelles, Termonde et Anvers. De même, le « Messager de Gand » parle peu de neige, ce qui laisse supposer que l’ouest et le nord de la Belgique ont été moins touchés par ces conditions hivernales tardives.
11 avril 1837 : à Bruxelles, les chutes de neige au cessé, le vent de nord-est aussi. Sous un petit vent variable, il fait presque beau et déjà un peu moins froid, avec 4°C en journée.
Il en va tout autrement à l’est de la Belgique. Sur les Hautes-Fagnes, la couche de neige atteint toujours, hors congères, quelques 80 cm d’épaisseur. La situation au Condroz n’est guère meilleure. On dit que dans les parties plus basses d’Havelange, la neige s’est amoncelée de telle façon qu’on ne voit plus que les cheminées des maisons. Juste à l’est de notre pays, dans l’Eifel, la température est descendue jusqu’à –10°C.
À Amsterdam par contre, il a certes encore neigé le matin, mais les températures sont devenues bien positives par la suite.
12 au 16 avril 1837 : l’hiver s’en va enfin, mais à petits pas. À Bruxelles, la température grapille lentement des degrés, mais de la neige fondante tombe encore de temps en temps. Ce n’est que le 16 que le thermomètre finit par afficher 10°C. C’est ce jour aussi qu’on voit arriver à Arlon la première diligence en provenance de Bruxelles.
17 avril 1837 : retour de manivelle. À Bruxelles, il retombe une pluie glacée qui tombe sans discontinue par des températures qui oscillent entre 3 et 5°C. Mais à quelques centaines de mètres d’altitude, toute cette pluie tombe à nouveau sous forme de neige. À Arlon, « La neige n’a cessé de tomber dans la journée de lundi [17 avril]. Nous en avons plusieurs pieds dans la ville ; nos campagnes en sont encombrées, heureusement qu’elle tend à fondre. » (Journal : « L’Émancipation ».) À Bastogne, il n’est même pas question de fonte : « La neige est revenue aujourd’hui de plus belle ; elle est tombée toute la journée comme à Noël. »
18 avril 1837 et jours suivants : le 17, ce fut la dernière offensive de l’hiver. En ce 18, il fait à nouveau presque printanier, avec de belles éclaircies et 9°C à la mi-journée à Bruxelles. Et cette fois-ci, c’est la bonne : les températures continuent à monter, jusqu’à atteindre les normes saisonnières en fin de mois.
Le mois de mai, lui, restera majoritairement trop froid, mais il ne sera plus question de conditions exceptionnelles.
Conclusion
Les chutes de neige de 1837 sont vraiment impressionnantes, et même en plaine, on assiste à des enneigements très importants. Mais là, des températures qui montent régulièrement bien au-dessus de zéro empêchent une trop grande accumulation de neige. Mais à la moindre élévation, et certainement à partir de 100-150 mètres d’altitude, la neige ne fond plus entre deux épisodes neigeux et les accumulations deviennent absolument énormes. « La route de Namur à Bruxelles entre Docq et Sombreffe, entre ce dernier lieu et les trois burettes, est couverte de neige dans les endroits creux jusqu’à la hauteur de dix pieds. » (Journal : « Le Messager de Gand ».)
Ce tronçon de route présente un dénivelé de 15 mètres et son altitude varie de 144 à 159 mètres. Les endroits creux dont il est question ici doivent donc se situer vers les 144 à 150 mètres. Des situations aussi extrêmes sont aussi rapportées de Hognoul et de Crisnée, près de Liège, qui se situent à des altitudes similaires. Cela signifie donc que tous les plateaux centraux de la Belgique, du Hainaut à la Hesbaye en passant par le Brabant Wallon et le Nord de la Province de Namur, sont véritablement ensevelis sous la neige, y compris les vallées, et qu’aucun dégel n’a été suffisant pour diminuer un tant soit peu la couche de neige pendant le temps qu’a duré l’épisode neigeux en question.
Sources : Ph. Vandermaelen et topografic-map.com
En Haute Belgique, la situation est bien plus dramatique encore. Le journal « L’Émancipation » parle d’un hameau des Hautes-Fagnes « complètement enterré sous la neige ». En outre, les nouvelles de l’Ardenne et du Condroz ne sont guère meilleures.
Il n’y a que le nord-ouest de la Belgique qui semble épargné. En tout cas, il n’est pas fait mention, dans la presse, de problèmes liés à la neige dans ces contrées, même pas dans le « Messager de Gand ». Sans doute cette région partage-t-elle, avec Amsterdam, des températures un brin trop élevées pour un épisode neigeux d’envergure.
Pour essayer de comprendre ce qui pu enclencher de telles chutes de neige, nous n’avons à notre disposition que les cartes de réanalyse de la NOAA. Et celles-ci, pour des temps aussi reculés, ne sont fiables, un tant soit peu, pour les analyses de surface. Pour les températures à 850 hPa, ces cartes ne reposent pas sur grand-chose. Lors des fortes chutes de neige de la nuit du 5 au 6 avril, le modèle de la NOAA calcule des températures, au niveau 850 hPa, de +2 à +3°C ce qui, dans la situation de courants froids de nord-est dans les basses couches, aurait été garant de pluies verglaçantes et non de neige. De même, les températures de –13 à –14°C calculées pour le même niveau la nuit du 8 au 9 avril semblent exagérées dans l’autre sens.
La répartition des pressions en surface, par contre, nous apparaît plus réaliste. Après quelques jours avec une circulation d’ouest assez molle, les basses pressions passent au sud de nos régions le 5 avril, marquant le début d’une circulation de nord-est qui se développe de plus en plus sur nos régions en raison de hautes pressions qui se construisent lentement aux hautes latitudes. La proximité de la dépression dans un premier temps, puis les fortes différences de pression entre l’Italie et la Scandinavie sont responsable des vents forts de nord-est qui, ensemble avec les chutes de neige, sont à la base des énormes congères dans de nombreuses régions de notre pays. Malheureusement, il nous est impossible de reconstituer la position des fronts et le déplacement des perturbations.
Autres épisodes neigeux en avril
Aucun épisode neigeux en avril, et bien peu d’épisodes neigeux même hivernaux n’ont atteint l’amplitude de celui d’avril 1837. Ce qui ne veut pas dire que la neige est rare en Belgique en avril. Très récemment et pendant deux années consécutives, en 2021 et en 2022, la Belgique presque tout entière s’est retrouvée enneigée en avril.
En Haute Belgique, l’événement neigeux le plus marquant, après celui de 1837, s’est déroulé en 1975. Le sol des Hautes-Fagnes a été constamment recouvert de neige du 16 mars au 17 avril, avec un maximum de 55 cm à Mont-Rigi le 5 avril. En 1903, c’est le massif de l’Ardenne qui a connu beaucoup de neige et ce, très tard. Dans la forêt de Saint-Hubert, on mesurait 45 cm, et 42 cm à Grand-Bois (à l’est de Vielsalm), et 40 cm à Bernistap (au sud-est d’Houffalize). Enfin le 7 avril 1935, on notait 35 cm de neige à Drossart.
En moyenne Belgique, on retiendra surtout les 10 cm mesurés à Uccle le 12 avril 1913. Cet événement reste toutefois loin derrière les neiges d’avril 1837. En 2021, la neige a temporairement atteint 9 cm durant la matinée du 6 avril.
Sur l’ouest du pays, on notera surtout la surprise neigeuse du 12 avril 1986, avec vers midi une couche de 7 cm au sol. En 1837, aucune couche de neige n’est attestée au littoral en avril, mais cela ne veut pas nécessairement dire qu’il n’y en a pas eu.
Dans l’ensemble, on peut cependant dire que les enneigements au sol sont assez rares en avril en Basse et Moyenne Belgique (même si les giboulées de neige restent fréquentes). En Haute Belgique, une couverture neigeuse n’est sûrement pas exceptionnelle, mais les couches de neige épaisses restent, là aussi, l’exception.
Avec le réchauffement climatique, la fréquence des événements neigeux continuera à diminuer, mais on n’est pas à l’abri de surprises. Nous l’avons bien vu en 2010 (décembre), en 2013 (mars) et en 2021 et 2022 (avril).
Voir aussi nos articles : la neige en Belgique avril et détail sur l'épisode d'avril 2021 : De l'été à l'hiver en une semaine : la neige est elle courante en avril ?De l'été à l'hiver en une semaine : la neige est elle courante en avril ?
Neige au sol en Basse et Moyenne Belgique le 6 avril 2021, comme ici à Bois de Villers.
Photo : Koen Vandenbussche
Sources
- Annales de l’Observatoire Royal de Bruxelles : Observations météorologiques – 1837
- KNMI : Klimatologie – Antieke waarnemingen – Harlem + Zwanenburg
- Kachelmann Wetter : Messwerte & Klimadaten mit Archiv ab dem Jahr 1781
- Météociel : Archives NOAA
- Michel Beaurepaire : « L’observation thermique de l’atmosphère en France et dans les pays proches aux XVIIe et XVIIIe siècle »
- KBR BelgicaPress
- Geschichtswerkstatt Lammersdorf
- Aachener Zeitung : « Frostige Zeiten in der Eifel »
- Archives de l’État en Belgique : « La révolution belge a 185 ans »
- Wikipedia




